CHAPITRE QUINZIÈME
traverser les mers avec sa femme, la princesse Charlotte de Belgique. Tous deux venaient implorer les prières , les conseils et la bénédiction du vénéré Pontife pour le règue qui allait commencer. Pie IX leur parla ainsi, dans sa chapelle, au moment de leur présenter la communion :
u Voici l'Agneau de Dieu qui efface les péchés du monde. C'est par lui que régnent et gouvernent'les rois : Per me Reges régnant, per me Principes imperant, c'est par Lui que les rois rendent la justice : Per me legum conditores jusia decernunt, et s'il permet que les rois soient éprouvés, c'est cependant par Lui que s'exerce tout pouvoir : Omnis jwtestas data est mihi in cœlo et in terra. Je vous recommande eu son nom le bonheur des peuples catholiques qui vous sont confiés. Les droits des peuples sont grands, il faut les satisfaire; mais plus grands et plus sacrés sont les droits de l'Eglise, Epouse immaculée de Jésus-Christ, lequel nous a rachetés au prix de son sang qui va dans un instant empourprer vos lèvres. Vous respecterez donc et les droits de vos peuples, et les droits de l'Eglise, ce qui veut dire que vous travaillerez au bien temporel et spirituel de vos peuples. Et puisse Jésus-Christ, que vous allez recevoir de la main de son Vicaire, vous accorder ses grâces dans l'abondance de sa miséricorde ! »
Les deux jeunes princes ne purent retenir leurs larmes. MaximiUen quitta Rome en disant : « Je pars sous la protection de Dieu et avec la bénédiction de son Vicaire; c'est pourquoi j'ai la confiance de pouvoir accomplir ma grande mission au Mexique. » Mais ces pieuses impressions s'évanouirent^ et bientôt la confiance avec elles. Le nouvel empereur ne sut pas démêler la vraie d'avec la fausse popularité. Cédant peut-être à des conseils qu'il n'était pas libre de repousser absolument, il se jeta dans les bras des libéraux, et prépara un concordat que Pie IX ne put ratifier. Il en vint jusqu'à rompre ses relations avec Rome. Mais lorsque, trois ans plus tard, il se vit abandonné à la fois et des conservateurs qu'il avait écartés de lui, et des libéraux qui n'avaient jamais cessé d'être ses ennemis,, et de Napoléon III qui reconnaissait enfin, devant les menaces des Etats-Unis, la folie de cette aventure lointaine, Maximilien se re-
tourna vers les catholiques, et défendit énergiquement sa couronne. On sait comment, trahi à Queretaro, il fut lâchement fusillé. Il se souvint alors de Pie IX, et sut mourir en chrétien. Sa veuve, l'impératrice Charlotte, repoussée ailleurs où sa vue était importune, fut reçue à Rome comme une fille malheureuse et bien-aimée (1).
Une autre princesse également éprouvée, et qui fut une des plus belles figures de son époque, M"* la duchesse de Parme, songea aussi à Pie IX dans le nouvel exil qu'elle avait si peu mérité. En mourant à Venise en 1864, cette pieuse descendante de saint Louis offrit à Dieu ses souffrances « pour que le divin Maître éloigne, disait-elle, les périls qui entourent le Siège apostolique. » Touchante oblation d'une pure et royale victime. Et ce ne fut pas la seule. Nous reviendrons sur cet héroïque et mystérieux sujet, et l'on verra combien d'immolations volontaires , connues le plus souvent de Dieu seul, se sont opérées pour le saint Pontife, soit dans le monde, soit dans les cloîtres.
Au mois de juin 1864, la veille du dix-huitième anniversaire de son couronnement. Pie IX montra qu'il restait toujours inébranlable , égal à lui-même , confiant en Dieu seul.
« L'indépendance vis-à-vis du monde est plus que jamais nécessaire au Saint-Siège, dit-il; c'est pour cela que le Seigneur a daigné placer une couronne sur le front du plus humble de ses serviteurs,
(1) Il ne faut cependant pas juger des entreprises humaines uniquement par le succès, et nous croirions être injustes envers Napoléon III si nous traitions de folie, sans correctif, l'intervention française au Mexique. Des courtisans la proclamèrei^t d'abord « la plus grande pensée du règne. » L'événement leur eût donné raison, selon toute apparence, si l'audace de l'exécution eût répondu à celle de la conception et si l'on se fiit allié résolument, dès le principe, avec les Etats du Sud, soulevés contre ceux du Nord. Au lieu de cela, Napoléon tourna, hésita comme toujours; il attendit que le Nord eût écrasé le Sud, et alors celte expédition qui devait sauver les races latines dans le Nouveau- Monde et conjurer les dangers que pourra courir un jour l'indépendance de la vieille Europe elle-même, n'aboutit qu'à rendre plus forte et plus menaçante que jamais la grande république anglo-américaine.
L'irrésolution dont Napoléon III fit preuve au Mexique, en Pologne, en Allemagne et partout doit nous rendre plus indulgents pour sa mémoire, dans nos jugements sur sa politique italienne. Bien des fois peut-être il parut fourbe lorsqu'il n'était que faible.