CHAPITRE QUINZIÈME
conforment au droit naturel ou reçoivent de Dieu le pouvoir d'obliger... Le droit consiste dans le fait; le mot devoir est vide de sens, et tous les faits humains ont force de droit... L'autorité n'est autre chose que la somme du nombre et des forces matérielles...
» Il est permis de se révolter contre les gouvernements légitimes... La violation du serment, et toute action criminelle devient licite et digne d'éloges, quand elle est inspirée par l'amour de la patrie...
» On ne peut établir, par aucune raison , que le Christ ait élevé le mariage à la dignité de sacrement. Le mariage n'est donc qu'un accessoire du contrat... Les causes matrimoniales, les questions d'empêchements dirimants, appartiennent à la juridiction civile... La forme prescrite par le Concile de Trente n'obhge pas sous peine de nullité, quand la loi civile établit une autre forme à suivre, et veut qu'au moyen de cette forme le mariage soit valide... De droit naturel le mariage n'est pas indissoluble, et dans différents cas le divorce peut être sanctionné par l'autorité civile...
» La religion catholique ne doit plus être considérée comme religion de l'Etat; mais tous les cultes doivent être publiquement libres et égaux , devant lui , car il n'existe pas pour lui de vérité religieuse... »
De toutes les erreurs ci-dessus, il n'en est aucune qui ne soit flagrante pour quiconque, admettant la subordination de l'homme vis-à-vis de Dieu, veut se donner la peine de raisonner. Mais il n'y avait, d'autre part, aucun droit civil européen qui ne reposât sur elles, aucun gouvernement qui ne les eût prises et ne fût disposé à les prendre encore comme règles de sa conduite. Aussi, gouvernants et révolutionnaires n'eurent-ils qu'une seule voix pour couvrir celle de Pie IX. On lui reprocha de créer, de gaieté de cœur, un divorce entre le catholicisme et le libéralisme moderne ; on feignit de ne pas voir qu'il ne faisait que le constater, ce divorce, et que peut-être il y avait quelque mérite et quelque grandeur à le proclamer ainsi en face du hbéralisme tout puissant. On l'accusa de troubler la paix du monde. Oui, sans doute, il la troublait, mais comme la sentinelle trouble le repos du camp en montrant l'ennemi , comme le médecin
trouble le repos du malade en promenant le scalpel entre les chairs vives et les chairs gangrenées.
Napoléon III donna l'exemple de la résistance aux empiétements de Rome ; on eût pu croire, au zèle qu'il y mit , que c'était de ce côté-là que son trône était menacé. Il défendit, le 1" janvier 1865, la publication de l'Encyclique et du Syllabus, et fit poursuivre et condamner comme d'abus l'archevêque de Besançon et l'évêque de Moulins, pour avoir lu l'Encyclique du haut de la chaire. Les autres prélats se résignèrent, en ce sens qu'ils évitèrent de la faire imprimer pour la publier, ce qui eût été compromettre inutilement les imprimeurs. Mais plusieurs la déclarèrent suffisamment promulguée dans leurs diocèses par la voix de la presse. Ils exprimaient la pensée de tous. Pie IX leur donna à cette occasion un bel éloge : « 11 faut, dit-il, remonter aux premiers siècles du christianisme pour trouver un épiscopat aussi courageux. »
Du reste, nul n'ignorait que l'intention de Pie IX n'était pas d'imposer comme un devoir, dans l'état actuel du monde, la suppression de la liberté des cultes et de la liberté de la presse; sa propre conduite à Rome protestait contre une pareille hypothèse. Il condamnait seulement ces erreurs en principe , comme contraires aux droits suprêmes de Dieu et de la vérité. Depuis un siècle rien ne tient, rien ne dure; qui ne le voit? et de nouvelles et plus effroyables calamités nous menacent incessamment. Pie IX expliquait pourquoi ; et si jamais une restauration sociale se fait en Europe, ce sera, comme disait M^"' Pie dans un synode diocésain de Poitiers, ce sera la gloire de l'Eglise d'avoir posé d'avance, au milieu de la tempête et de la nuit , le programme du gouvernement chrétien tel qu'il est encore possible sur la terre, ce programme en dehors duquel il n'y a de salut pour personne : Non est in alio aliquo salus (1).
(1) On trouvera le Syllabus tout entier à la fin de ce volume.