CHAPITRE SEIZIEME
fît -d'abord appeler la négresse. — « Ma fille , lui dit-il, beaucoup d'illustres personnes sont là qui attendent, mais j'ai voulu vous voir la première. Vous êtes bien petite et bien infime aux yeux du monde; il dépend de vous d'être très-grande aux yeux de Dieu. » Il l'entretint longtemps, la fit causer, et lui demanda si elle avait des peines. — « Sans doute, répondit-elle, j'en ai beaucoup ; mais depuis que je suis confirmée, j'ai appris aies accepter comme la volonté de Dieu. » Il l'exhorta à persévérer dans cet amour de Dieu, etenfinil la bénit, bénissant avec elle tous ses frères dans la servitude. Elle se retira flère et contente, plus fière assurément que les messagers de la Révolution en diverses circonstances et que beaucoup d'autres hommes constitués en dignité, qu'on voyait sortir terrifiés d'auprès de ce roi débonnaire, juge sévère quand il le fallait.
En 1860, raconte un éminent publiciste français (1), deux de nos compatriotes avaient demandé et obtenu une audience. Dans leur hôtel était un autre jeune Français qu'ils savaient être libre-penseur. Nonobstant , ils lui proposèrent de l'emmener avec eux ; il se fit prier, les génuflexions lui répugnaient. Ils le harcelèrent : (( Venez, ne fût-ce que par curiosité , on ne voit pas un Pape tous les jours! »
Le libre-penseur céda; la réception eut lieu , et terminée, le Pape, selon son usage, demanda aux assistants s'ils avaient à lui adresser quelque souhait. Les uns firent bénir des chapelets ou des médailles, les autres demandèrent tel ou tel témoignage, tel ou tel souvenir. Le libre-penseur restait muet, insensible, immobile.
Le Pape fut frappé de ce silence rogue; il fit un pas vers le jeune homme. — Et vous, mon fils, n'avez-vous rien à me demander? — Rien, Sainteté. — Rien, bien sûr, mon fils? — Rien. — Mon fils, avez-vous encore votre père? — Oui, Sainteté. — Et votre mère? — Ma mère est morte. — Eh bien! mon enfant, si vous n'avez rien à me demander, moi j'ai quelque chose à vous demander, à vous.
Le petit voltairien était rigide d'étonnement. — Mon fils, j'ai à vous demander la grâce de dire un Pate7^ et un Ave pour l'âme
i;i) M. Grenier,
de votre mère. Ne consentirez -vous pas à vous mettre à genoux avec moi? »
Le Pape se mit à genoux ; le jeune homme fit de même. Quand il se releva, il avait le visage baigné de larmes , et il sortit en sanglotant.
Un autre jour, il ne se trouvait à l'audience que des visages fidèles ; Pie IX recevait des zouaves pontificaux. Il avait un mot paternel pour chacun, a D'où êtes-vous, mon ami ? demanda-t-il à un tout jeune homme. — Saint-Père, je suis de Nantes. — Ah ! vous êtes Breton? Savez-vous ce qu'on dit des Bretons? Ou le soleil passe, le Breton passe. Ce proverbe est de sainte Catherine de Sienne. » Làdessus il raconta dans quelles circonstances il avait été formulé, et ajouta en frappant doucement la joue du jeune homme : « Courage, mon fils, n'ayez peur de rien , que du péché , et vous serez un bon Breton. )> C'est ainsi qu'il récompensait et exaltait en même temps le dévouement de ses défenseurs.
La police italienne parvenait souvent à glisser des espions dans les audiences. Un jour qu'il recevait une députation d'anciens soldats pontificaux, prévenu d'avance, il s'écria : (( Vous êtes purs et fidèles, mes bons amis, mais vous ne l'êtes pas tous. Il est au miheu de vous quelqu'un que je pourrais indiquer du doigt, et qui est venu pour recueillir mes paroles, pour me trahir et pour me vendre. Mais je ne le crains pas ; je le plains et je lui pardonne. »
Pie IX visitait l'hôpital de Saint-Jean-de-Dieu, Quand tout le monde se mettait à genoux , pour recevoir sa bénédiction , le saint Pontife aperçut à quelques pas un homme qui restait debout, dans l'attitude d'un profond respect , mêlé d'un certain embarras : <( Que n'approchez-vous comme les autres ? lui demanda-t-il. — Saint- Père, c'est que je suis médecin protestant. — Médecin, reprit Pie IX, et qu'est-ce que cela fait? J'aime les médecins; je leur dois de la reconnaissance pour les soins qu'ils m'ont donnés plus d'une fois. Mais, vous ajoutez que vous êtes protestant. Eh bien! mon fils, voyons : contre quoi protestez -vous? Et pourquoi protestezvous? » A ces mots, il le bénit, et s'éloigna sans attendre sa réponse, comme le semeur qui a jeté le grain dans le sillon, et qui se