CHAPITRE SEIZIEME
cans, grâce aux écrits du docteur Pusey et de son école. Près d'un millier de ministres, membres de cette école, donnèrent ou suivirent l'exemple et abjurèrent successivement; mais d'autres ont différé et diffèrent encore à l'heure présente. Pie IX , disait un jour à quelquesuns de ces derniers : a Vous êtes comme les cloches qui appellent les fidèles à l'église; vous sonnez, mais vous n'entrez pas. »
On voit que l'ironie n'était pas étrangère à l'esprit de Pie IX. Il saisissait volontiers, sans les chercher, le mot plaisant, la répartie fine et spirituelle, et il les rencontrait souvent. La gaieté est fille de l'innocence, et les saints, tout en étant les plus mortifiés des hommes, sont aussi les plus heureux. Mais il ne se permettait ni ne souffrait de plaisanteries sur les choses sérieuses et qui demandent à être traitées sérieusement.
L'auteur d'une vie de Saint le priait d'approuver son livre. Pie IX, en l'examinant, tomba sur la phrase suivante : « Notre saint triompha de toutes les tentations ; mais il est un piège qu'il n'évita point : il se maria. » Pie IX repoussa sévèrement le livre : a Je ne puis admettre, dit-il , qu'il y ait dans l'Eglise six sacrements et un piège. »
En 1867, M. d'Arnini, ministre de Prusse, s'étant présenté au Vatican dans une voiture à un seul cheval , fut arrêté à l'entrée des cours du palais par un factionnaire suisse, parce que l'étiquette ne permettait pas d'y pénétrer en si petit équipage. M. de Bismarck prit la chose avec -une morgue et une hauteur inattendues ; il ordonna à M. d'Arnim d'abaisser les armes de la légation et de quitter Rome sur le champ, s'il ne lui était pas accordé d'arriver avec un cheval jusqu'au bas de l'escaher de l'appartement pontifical. Cette prétention fit grand bruit; M. de Bismarck évidemment cherchait un esclandre. Pie IX le lui refusa : il fit écrire à M. d'Arnim , par le cardinal Antonelli, (( que Sa Sainteté prenant en pitié les angoisses de la diplomatie, permettrait dorénavant aux représentants des grandes puissances d'arriver chez Elle avec un quadrupède quelconque. » Le ministre de Prusse fut tellement confus que, loin de se vanter de cette nouvelle victoire venant après celle de Sadowa , il n'osa montrer à aucun de ses collègues la lettre du cardinal.
Un des chefs de la révolution italienne, M. Blanchi, déclamait devant Pie IX sur Y Italie, l'unité de l'Italie, le dévouement à la patrie italienne. Le Pape, qui connaissait le personnage, l'interrompit par ces mots : « Votre Italie, à vous, c'est votre bourse ! »
On vantait devant lui certain diplomate, dont l'espèce est trop commune : « Ne me parlez pas, dit-il, de ces visages toujours souriants et de ces consciences toujours accommodantes. Celui-ci, par exemple, a sans cesse à la bouche des protestations de parfait catholicisme; mais si son maître lui ordonnait de me jeter en prison , il viendrait me dire la chose à genoux , et sa femme me broderait des pantouffles. »
Deux dames s'étaient présentées à l'audience, avec des coiffures d'une hauteur extravagante, en dépit des usages et de l'étiquette. Le Pape les remarqua dans la foule, et demanda leurs noms : « Ce sont les dames Guerrieri, répondit-on. — Ah! oui, répliqua Pie IX, assez haut pour être entendu d'elles , je les reconnais à leur cimier. »
Un général français un peu emphatique remplissait Rome de tapage militaire ; Pie IX le fît appeler : <( Monsieur le général , lui dit-il , votre Empereur a dit ces belles paroles : L'Empire, c'est la paix. Eh bien! les papes aussi aiment la paix, et ils vont partout disant : Pax vobis. » Le général se le tint pour dit.
Dans la même année où M. de Bismarck souleva le ridicule petit conflit dont il a été question plus haut, le prince de Prusse vint à Rome et y fut reçu, comme tous les visiteurs, avec dignité et bonté. Il présenta à Pie IX une image de l'enfant Jésus, le priant d'écrire quelques mots au-dessous, comme souvenir. Le Pape écrivit hardiment ces paroles de saint Luc : Illuminare his qui in tenebris... sedent, a pour que la lumière luise à ceux qui sont assis dans les ténèbres; » mais il omit à dessein ces autres mots du texte sacré : Et in umbrâ mortis, « et à l'ombre de la mort. » Il ne voulut qu'avertir et non froisser.
Quelques exaltés faisaient circuler une caricature représentant Pie IX , sous la forme d'une tortue. Pie IX vit cette caricature : « Vraiment, dit-il , je voudrais l'avoir faite. Oui, j'avance lentement,