CHAPITRE SEIZIEME. 2o
mais j'avance toujours. Je suis tortue, mais ne suis point écrevisse. »
Il se laissait même aller quelquefois jusqu'au jeu de mots, et il connaissait assez le français pour en faire en cette langue. Le général de Goyon mandé à Paris par Napoléon III , alla offrir ses hommages à Pie IX avant de partir et lui dit : « Très-Saint-Père, je suis appelé, mais non rappelé. — Allez , mon cher général , vous trouverez Xr à Paris, » répondit le Pape qui, informé que Victor- Emmanuel s'était plaint à Napoléon du zèle déployé par M. de Goyon contre les démonstrations des révolutionnaires de Rome, pensait bien que le général ne reviendrait point.
Un humble rehgieux , nommé à un évêché , suppliait le Pape de le décharger de ce fardeau. Il allégua d'abord son indignité ; Pie IX lui répondit : « Ce n'est pas à vous de vous juger vous-même ; contentez-vous d'obéir. » Alors le religieux prétexta l'insuffisance de ses facultés intellectuelles et surtout de sa mémoire. — Eh bien ! répliqua Pie IX, le pire qui en puisse résulter, c'est qu'on ne pourra pas dire de voiis, après votre mort, « un tel, d'heureuse mémoire. » Mais c'est là un très-mince inconvénient. Et comme le digne moine n'osait plus rien dire, mais demeurait en proie à une perplexité visible. Pie IX, ému, changea de ton et lui parla le langage de la foi : « Tenez, moi qui vous parle, j'ai craint aussi une fois de perdre la mémoire. J'ai eu recours à un remède qui ne m'a point trompé : c'est de dire tous les jours un De profundis pour les âmes du purgatoire, dans le but spécial de la conservation de cette faculté. Faites comme moi, mon Fils, et ayez confiance. Je vais vous bénir vous et votre diocèse. » Après cette bénédiction , il le renvoya résigné et réconforté.
Le ministre de la police vint un jour dire à Pie IX : a Tres-Saint Père , les révolutionnaires de Rome cherchent à se manifester par un signe extérieur de ralliement ; ce signe consiste à porter un chapeau pointu, mais aplati de manière à former un creux. Que faut-il .faire? » Le Saint-Père lui répondit : « Faites porter ce chapeau par quelques hommes de votre police , et demain il aura disparu. » Ce procédé réussit complètement.
Dans une audience où se trouvaient de nombreux pèlerins et entre autres le Frère Philippe, supérieur-général des Ecoles chrétiennes, Pie IX l'apercevant, s'approcha de lui , et faisant allusion à une parole de Jésus-Christ : « Philippe, lui dit-il, où achèterons-nous du pain pour nourrir tout ce monde? — Très Saint-Père, répondit le Frère Philippe en lui présentant une somme considérable recueilHe dans les classes ouvrières, en voici pour deux jours. »
Il ne craignait point de mettre à profit les audiences publiques pour donner des leçons opportunes , et il y mettait l'autorité de son âge et de ses hautes fonctions en même temps que la bonté de son cœur. Un seigneur romain , connu par ses mauvaises tendances , ayant un jour voulu lui parler à voix basse et à l'oreille. Pie IX lui dit devant tout le monde : « Monsieur, je n'aime pas les gens à deux faces ; j'aime les gens à face loyale et chrétienne, et qui savent parler tout haut, parce qu'ils n'ont rien à cacher. »
Un autre grand seigneur se lamentait sur la corruption de la société actuelle et semblait croire qu'il n'y eût pas moyen de la corriger ; « Pardon, s'écria Pie IX, je connais un excellent remède à ce grand mal. — Lequel, très-Saint-Père? — C'est que chacun commence par se réformer lui-même. »
Mais avec les pauvres , avec les petits et les humbles , il n'était que douceur et bonté. Un jour qu'il faisait une promenade à la campagne, il était descendu de voiture et marchait à pied, lorsqu'il rencontra un petit paysan qui portait un fagot de bois sec, recueilU dans le bois voisin. « Je veux croire que tu ne l'as pas volé, lui dit-il, ce serait un vilain péché, — Oh! non, Saint-Père. — Et qu'en veux-tu donc faire? — Le porter chez nous pour faire cuire la polenta. — N'aimerais-tu pas mieux le vendre? — Pourquoi pas, si vous le voulez? — Tiens, prends donc cela. » Et Pie IX lui donna une pièce d'argent. Le jeune homme la regarde : « Je n'ai pas de quoi vous rendre, Saint-Père. — Peu importe, garde la pièce. » Tout l'entourage riait de bon cœur de ce charmant dialogue, et Pie IX continua son chemin. — « Holà! Santo Padre, cria l'enfant, où faut-il que je porte le fagot? — Garde, garde-le pour faire cuire Id, polenta, et souviens-toi d'être toujours un bon chrétien. »