‹ Pie IXChapitre 137 sur 288 · CHAPITRE SEIZIEME · texte numérisé non relu

CHAPITRE SEIZIEME

Pie IX s'était arrêté, en 1867, à Alatri. Tout à coup, une femme portant sur la tête un panier recouvert , entre au palais où demeurait le Pontife. Elle avance dans les appartements, mais elle est arrêtée et reconduite à la porte. Aussitôt elle commence à crier, disant qu'elle veut parler au Pape , et dans ce dessein elle cherche de nouveau à pénétrer vers lui. Le Saint-Père entend le bruit, s'informe et donne ordre qu'on laisse venir la visiteuse. Celle-ci, toujours son panier sur la tête, passe alors fièrement, et, déposant son fardeau aux pieds de Sa Sainteté avec une adm^able assurance et une franche naïveté : « Tenez, Saint-Père, lui dit-elle, je vous porte quatre jambons; vous les mangerez, car ils sont bons, allez! » Le Pape déclinait le présent et voulait que la femme le gardât pour sa famille. — « Mais si vous ne le prenez point , c'est que mon mari se fâchera. — Où est votre mari ? — Au bas de l'escalier. » Le Saint- Père demande à voir le mari, qui se jette à ses pieds, colle ses lèvres sur la mule du Pape et ne bouge plus. Sa Sainteté le prie de se relever : rien. Bref, il lève enfin la tête, et à la question qui lui est adressée, il répond qu'il est pauvre, mais qu'il a néanmoins de quoi vivre. « Je voudrais bien vous donner un chapelet, quelques médailles ; mais en ce moment je n'en ai pas, dit le Pontife. — Allons donc ! réplique le paysan, est-ce que je suis venu porter ces jambons pour avoir un cadeau ? — Eh bien ! en échange de la médaille, prenez ceci. » Et le Pape lui tendait un rouleau de cinquante écus d'or. — « Saint-Père , si c'est de l'argent, je ne le prends point ; c'est inutile, j'aimerais mieux emporter mes jambons. Il ne faut pas qu'on dise que je vous les ai vendus. Ah ! la madone m'en garde ! » Le Saint-Père sourit. « Mon bon fils , écoutez ma proposition. Achetez avec cet argent un ou deux porcs ; engraissez-les , et l'année prochaine, quand vous aurez fait le jambon nouveau, portez-lemoi à Rome, je le recevrai comme mien. — Parfait, Saint-Père! répond le mari. Bien à vous, et au revoir l'année prochaine. » Et là-dessus il repartit avec sa femme , enchantée comme lui de ce dénouement. Les quatre jambons furent envoyés à une famille pauvre. L'aventure égaya et charma toute la ville d' Alatri.

Une pauvre femme, venue de Frosinone, demanda à voir le Pape.

Elle fut admise , malgré son extérieur de mendiante. Le Saint-Père ayant paru, elle lui dit : a Sainteté, je viens de Frosinone pour vous faire l'aumône, à vous, pauvre comme moi. Voilà un écu, et bénissez mes enfants. » Pie IX lui répondit : « Donnez moi votre écu ; mais comme vous aussi vous êtes pauvre , prenez cette pièce (vingt francs) pour votre fils. Que Dieu vous bénisse tous ! — Mais comment, Saint-Père, vous me confondez! — Je ne vous confonds pas, loin de là ; je vous bénis et vous remercie. »

Nous pourrions multiplier indéfiniment ces anecdotes. Terminonsles par une scène de touchante grandeur que racontait, en 1867, une plume anglaise et protestante, le correspondant du Mormng- Post :

« Pie IX est radieux dans ses excursions à la campagne. C'est une véritable joie de le rencontrer à pied, marchant plus vite que son âge ne donnerait à le supposer, sa majestueuse personne vêtue d'une soutane blanche et abritée par un chapeau violet de larges dimensions. L'autre jour, comme j'étais à Aricia, il cheminait vers Genzano, suivi de ses gardes et de sa voiture. L'ex-reine de Naples et l'infante , naguère régente , marchaient dans une direction opposée , suivies de leurs équipages et de leurs domestiques. Au tournant de la route, juste au-dessous de la villa Chigi-, les deux groupes se rencontrèrent. En une minute. Leurs Majestés royales furent à genoux. Sa Sainteté pressa le pas pour aller les relever. Les paysans qui rentraient chez eux , revenant de leurs vignes et de leurs vergers avec leurs femmes , leurs filles et leurs ânes robustes , étaient dans l'admiration. Ils s'avancèrent aussi et s'agenouillèrent de chaque côté du groupe central formé par les illustres personnages en criant à pleine poitrine : Santo Paclre, la benedizione ! Saint-Père , la bénédictiqn ! C'était un tableau parfait. »

Rome et Paris offrirent en même temps au monde, en 1867, deux spectacles incomparables mais bien différents. Tandis qu'on accourait de toutes parts à l'Exposition universelle pour admirer une industrie et des arts assurément merveilleux, mais empreints d'un caractère général de matérialisme , symptôme trop certain de la décadence des âmes ; tandis que l'ouvrier parisien , lecteur assidu du

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