CHAPITRE SEIZIÈME
Siècle j passait sans comprendre devant les canons Krupp, unique spécimen de l'industrie prussienne , et que les badauds de tous pays criaient à la fraternité universelle et au progrès indéfini, en voyant Napoléon HI et Guillaume P"" de Prusse s'embrasser et le czar, le sultan, le khédive , le roi de Suède se pâmer d'aise aux représentations théâtrales les plus vulgaires : à Rome des foules moins bigarrées, mais plus dignes se pressaient pour fêter le dix-huit centième anniversaire du martyre des apôtres Pierre et Paul, et la canonisation de vingt-cinq bienheureux.
Paris exaltait la puissance, le luxe, le bien-être, la volupté ; Rome l'humilité, la pauvreté, la mortification, la chasteté. Paris applaudissait Alexandre II, bourreau de la Pologne ; Rome un évêque polonais, Joseph Kuncieviez, mis à mort par le fanatisme russe. A Paris , on faisait l'apothéose de la libre pensée et de l'indifférentisme religieux; à Rome celle d'un inquisiteur martyr, Pierre d'Arbuès. Paris acclamait les potentats et les vainqueurs du jour, Rome une simple bergère, Germaine Cousin, et de pauvres moines inconnus, pendus par des hérétiques, il y avait trois cents ans, dans une petite ville de Hollande (1).
Pourquoi faire tant de saints ? Pie IX se chargeait de répondre à cette question. Il disait, au mois de février 1867, dans une visite au couvent des Capucins : <( On vient de me remettre une brochure avec ce titre : Pourquoi tant de saints? Mais avons -nous jamais eu tant besoin d'intercesseurs dans le ciel et de modèles sur la terre ? » Développant la même pensée quelques semaines plus tard et faisant allusion aux fêtes de Paris , il disait encore : « L'homme n'a pas été mis sur la terre uniquement pour s'enrichir, encore moins pour
(1) Nous aurions tort cependant d'exagérer le contraste : il ne pouvait être absolu, puisque l'Eglise béuit les arts et l'industrie. N'en déplaise à l'auteur de l'illustre antithèse des Parfums de Rome et des Odeurs de Paris, la civilisation chrétienne et la civilisation païenne se touchent partout, de nos jours, et s'entremêlent sans se confondre; on trouve un peu de Paris dans Rome, et heureusement beaucoup de Rome dans Paris. Ainsi, en 1867, ce fut un Romain et, qui plus est, un jésuite, le P. Secchi, qui eut les honneurs de l'exposition parisienne, et nous ne craignons pas d'ajouter que les honneurs des fêtes romaines appartinrent au clergé français.
jouir. Le monde ignore cela, il oublie l'esprit et se voue à la matière. Ce monde dont je parle, ce n'est pas moi : je ne suis pas du monde. Ce n'est pas vous non plus , vous qui m'écoutez : vous êtes venus ici pour l'esprit et dans un bon esprit... C'est pourquoi j'espère que vous emporterez de la ville sainte une impression salutaire. De grâce, mes chers enfants, rappelez-vous que vous avez une âme,., une âme créée à l'image de Dieu et que Dieu jugera! Je vous en conjure, occupez-vous d'elle plus que de spéculations , d'industrie , de chemins de fer et de toutes ces misères qui constituent les biens de ce monde. Je ne vous défends pas de vous intéresser à ces biens qui passent; faites-le avec justice et mesure; mais je vous en conjure de nouveau , rappelez-vous que vous avez une âme !... »
Aucun des dix ou douze souverains qui visitèrent l'exposition de Paris n'eut la pensée ou le courage de pousser jusqu'à Rome ; mais les peuples et le clergé craignaient moins de se compromettre. Cinq cent douze évêques, vingt mille prêtres, près de cent cinquante mille fidèles vinrent contempler ce spectacle assez rare d'une puissance, la plus contestée , la plus incessamment combattue qui soit au monde, célébrant le dix-huit centième anniversaire de sa fondation.
Le Vicaire apostohque de Nankin , M^'' Languillat , approchait Pie IX pour la première fois. Quand on l'introduisit chez lui, il se prosterna sur le seuil, et, les bras tendus vers le Pontife, il se mit à crier : Tu es Petrus !
— Venez à moi, mon frère , lui dit Pie IX.
— Tu es Petrus ! reprit l'évêque chinois, tu es Petrus!
Et il se traîna jusqu'aux genoux du Vicaire de Jésus-Christ, lequel, aussi ému que lui, le releva, le pressa sur son cœur et mêla ses larmes aux siennes. Telle était la vénération que le Saint-Siège inspirait jusqu'aux extrémités du monde.
Avec l'hommage de leur foi , les pèlerins apportaient de magnifiques ofîrandes pour le Denier de saint Pierre et des adresses couvertes de signatures par milHons. Les Italiens , qu'on prétendait si hostiles , se signalèrent par l'abondance de ces aumônes et de ces protestations d'amour. Un jour quinze cents d'entre eux, réunis à l'audience du Saint-Père , lui présentèrent un album monumental et