‹ Pie IXChapitre 140 sur 288 · MENTANA · texte numérisé non relu

MENTANA

Les journées mémorables dont nous venons de parler eurent lieu en l'absence de la garnison française. Il est superflu d'ajouter que pas le moindre désordre n'y fut signalé , bien que la population de Rome se trouvât doublée littéralement. La piété filiale sait se garder elle-même et se contenir sans qu'il soit besoin de police. Conformément à la convention de septembre. Napoléon III avait retiré ses troupes depuis sept mois. Le 6 décembre 1866, Pie IX leur avait fait ses adieux dans les termes suivants :

« Votre drapeau qui partit de France , il y a dix-huit ans , avec la mission de défendre les droits du Saint-Siège, fut alors accompagné par les vœux et les acclamations de toute la chrétienté. Aujourd'hui il rentre en France, Je désire, mes chers enfants, qu'il y soit accueilli avec les mêmes acclamations, mais j'en doute. On voit trop bien, en eflet, que parce qu'il aura paru cesser de me couvrir, mes ennemis, eux, ne cesseront pas pour cela de m'attaquer; au contraire.

» Il ne faut point se faire d'illusion : la Révolution viendra ici ; elle l'a proclamé, elle le proclame encore. Un personnage italien haut placé disait naguère que l'Italie est faite, mais non complète. L'Italie serait défaite s'il y avait ici un coin de terre où régnent l'ordre, la justice et la tranquillité... !

» Autrefois, il y a six ans, je parlais à un représentant de la France. Il me demandait si j'avais quelque chose à faire transmettre à l'Empereur. Je répondis : Saint Augustin, évêque d'Hippone, ville aujourd'hui française, voyant les barbares aux portes de la ville, de-

manda au Seigneur de mourir avant leur entrée , parce que son esprit s'eflErayait des maux qu'ils amèneraient avec eux. J'ajoutai : Dites cela à l'Empereur : il comprendra. L'ambassadeur me répondit : Très-Saint-Père, rassurez-vous, les barbares n'entreront pas ; mais l'ambassadeur n'était point prophète.

» Allez, mes enfants, partez avec ma bénédiction, avec mon amour. Si vous voyez l'Empereur, dites -lui que je prie chaque jour pour lui. On dit que sa santé n'est pas très-bonne : je prie pour sa santé. On dit que son âme n'est pas tranquille : je prie pour son âme. La nation française est chrétienne ; son chef doit être chrétien aussi. Il faut des prières accompagnées de confiance et de persévérance, et cette nation si grande et si forte pourra obtenir ce qu'elle désire... Allez, mes enfants, je vais vous donner ma bénédiction, en souhaitant qu'elle vous accompagne dans tout le voyage de la vie. Ne croyez pas que vous me laissiez ici seul et dénué de ressources : le bon Dieu me reste ; c'est en lui que je me fie ! »

Pie IX ajouta, dans l'intimité : « Oui, Dieu est là qui soutient son Vicaire et l'empêche de faiblir. Il peut le laisser chasser, mais pour montrer de nouveau qu'il peut le ramener. J'ai été chassé, je suis revenu. Si je suis chassé encore, je reviendrai encore. Et si je meurs... Eh bien! si je meurs, Pierre ressuscitera! »

Ainsi la clairvoyance du danger chez Pie IX, n'ôtait rien à la confiance, ni la confiance à la clairvoyance. A vrai dire, ce qu'il osait annoncer tout haut : « La révolution viendra ici , » quiconque était capable de raisonner le disait tout bas. La convention de septembre laissait la petite royauté pontificale cernée de toutes parts par ses ennemis, exactement dans la même situation où se fût trouvé le gouvernement de Napoléon III, s'il se fût trouvé isolé dans Paris et les deux seuls départements de la Seine et de Seine-et-Oise, tout le reste du territoire français étant au pouvoir d'un gouvernement républicain ou d'une monarchie bourbonienne. En vain, M. Rouher s'efi'orça de démontrer aux Chambres que c'était là un équilibre très-stable et de nature à durer par lui-même indéfiniment : personne ne fut convaincu par son argumentation. Mais les majorités impériales, recrutées par le système des candidatures officielles, ne

Page 1