CHAPITRE DIX-SEPTIEME
représenté à Rome par un diplomate d'une autre école que celle des Thouvenel et des Lavalette. Le titulaire de l'ambassade, M. de Sartiges, se trouvait en congé. M. Arman, son premier secrétaire, le remplaçait. M. Arman prenait ses devoirs au sérieux ; il les remplit en honnête homme et , au risque d'être importun , ne cessa de tenir jour par jour la France au courant des événements qui se précipitaient. Ainsi un simple secrétaire d'ambassade sauva l'honneur de son pays.
Mis en demeure d'arrêter enfin l'invasion , aux termes de la convention de septembre, le gouvernement de Florence échelonna autour de la frontière pontificale, sous les ordres de Cialdini, un corps de quarante mille hommes, et fit savoir aux Tuileries que c'était pour la garder. Il prouva bientôt que c'était pour s'y jeter à la suite de Garibaldi, comme sur le royaume de Naples en 1860.
En attendant, les agresseurs passaient à leur aise entre les différents postes, et, quand ils étaient battus et poursuivis parles pontificaux, ils venaient se reformer derrière les rangs piémontais (1).
Cependant le petit nombre des soldats pontificaux se voyait débordé et, quoique battues, les hordes garibaldiennes avançaient toujours. La terreur était dans Rome. Les sicaires de la Révolution parlaient de faire sauter les édifices. Ils commencèrent par la caserne Serristori qu'ils avaient minée, et qui ensevelit un soir sous
(1) On se souvient encore de la spirituelle et loyale boutade que laissa échapper à cette occasion la plume d'un chroniqueur fort peu catholique, M. Villemot. Il met en scène un général piémontais, spécialement chargé de s'opposer au passage des garibaldiens, et qui n'en arrête aucun.
'< Une première bande se compose de quatre cents vigoureux gaillards, qui ont « rendez-vous, disent-ils, avec les gendarmes du Pape, de bons enfants. » — Laissez passer!
') En voici une seconde. Ce sont des moissonneurs. — « Mais ils ont des fusils en bandoulière? — C'est pour tuer le charançon. — Fort bien. Et ceux qui suivent? — Ce sont des jardiniers qui vont planter des roses dans le jardin du souverain Pontife. » — A merveille, qu'ils passent!
» L'instant d'après une noce se présente. Il y a huit ou neuf cents invités, c'est beaucoup. Mais on a des amis, ou on n'en a pas. Le général embrasse la mariée, dans laquelle il reconnaît son ancien brosseur, et lui dit : — « Imbécile, cache donc ton fusil qui passe sous ta robe ! »
ses ruines les musiciens du corps des zouaves, surpris ainsi par la mort au milieu de leur répétition. Ce furent heureusement les seules victimes. Tous les autres zouaves restés à la garde de la ville étaient en ce moment en patrouille, loin de la caserne.
Les garibaldiens attendaient l'explosion. Ils se répandirent dans les rues, cherchant à profiter de l'efTroi et de la confusion générale pour se saisir des postes militaires. Ils purent assassiner dans l'ombre quelques soldats et quelques gendarmes, mais ils ne parvinrent même pas à sonner la cloche d'alarme au Capitole, ce qui devait leur servir de signal. Leur principal chef, un Milanais du nom de Cairolij fut tué les armes à la main, avec une vingtaine des siens, dans une vigne, aux abords de la ville. Le coup était manqué.
Le cabinet des Tuileries cessa enfin de s'obstiner contre l'évidence et contre le cri unanime de la conscience publique. Un petit corps d'armée avait été rassemblé à Toulon. L'ordre arriva de l'embarquer et de le diriger sur Civita-Vecchia, Les catholiques respirèrent. Mais sur de nouvelles assurances venues de Florence, contre- ordre fut donné, et l'embarquement suspendu. Victor-Emmanuel et son ministre, M. Rattazzi, s'imaginèrent comprendre la signification secrète de ce contre-ordre. Ils se souvinrent du passé, et les troupes de Cialdini franchirent hardiment la frontière pontificale.
A cette nouvelle, tous ceux qui avaient souci de l'honneur français crurent que c'en était fait, et se résignèrent dans un sombre silence à dévorer une honte de plus. Les indifi'érents eux-mêmes s'indignaient. A Paris, sur les boulevards, on ne s'abordait que pour se demander jusqu'où nous mèneraient ces farceurs d" Italiens; on ne les nommait plus autrement. Les ennemis du Pape, qui ne l'étaient pas moins de l'Empereur, triomphaient, mais tout bas. Les députés ou protestaient avec les catholiques, ou n'osaient se montrer; les ministres se taisaient... L'armée de Toulon partit.
Il était temps, et on parut le comprendre. Autant il y avait eu d'irrésolution dans la décision, autant il y eut de promptitude dans l'action. L'armée française débarqua à Civita-Vecchia, le 29 octobre, sous le commandement du général de Failly.
Trois jours auparavant, le 26, la petite ville de Monte-Rontondo,