CHAPITRE DIX-SEPTIEME
à cinq lieues de Rome, avait été attaquée par Garibaldi en personne, et par cinq mille quatre cents des siens. Elle avait pour garnison trois cent cinquante hommes de la légion d'Antibes. Cette poignée de braves s'y défendit deux jours et repoussa cinq assauts. Il fallut céder enfin; elle avait épuisé toutes ses munitions; elle se retira. Mais elle laissa Garibaldi tellement épuisé et désorganisé par cette peu glorieuse victoire, qu'il ne put reprendre de plusieurs jours, sa marche en avant. Elle avait sauvé Rome.
Monte-Rotondo éprouva le sort de Bagnorea. Pour trouver dans l'histoire des scèn,es de violences comparables à celles-là, il faut remonter à l'invasion des Barbares ; toutes les correspondances du moment en font foi. On doit rendre cette justice à Garibaldi qu'il réprouva publiquement, par un ordre du jour du 28 octobre, les « honteux excès » de ses compagnons d'aventures, et qu'il procéda parmi eux à des épurations successives ; mais il ne pouvait les empêcher d'être ce qu'ils étaient : une tourbe de scélérats vomis sur l'Etat pontifical par les sociétés secrètes de tout l'univers. Une autre chose l'étonnait : c'était de trouver si peu d'accueil de la part des populations qu'il était censé venir délivrer. Son principal lieutenant, Bertani, en porta témoignage dans la Ri forma du 18 novembre 1867 : « Il faut l'avouer, écrivait-il, les populations romaines n'ont aucune idée de l'Italie une et libre. Nous n'avons pas entendu un seul cri de réjouissance nous accueillir ou nous encourager; nous n'avons pas obtenu un seul secours spontané ni un mot de consolation de ce peuple abruti. »
Le général Kanzler, pro-ministre des armes, reconnaissant l'impossibilité de disputer indéfiniment la frontière à des bandes qui se recrutaient sans cesse, avait ordonné aux garnisons isolées de se replier toutes sur Rome. C'était Rome qu'il importait de préserver, avant tout, d'un coup de surprise des envahisseurs. Garibaldi renforcé se porta en avant de Monte-Rotondo. Cialdini le suivait à quelque distance sans oser encore lui donner ostensiblement la main. Mais les Français arrivaient.
Kanzler partit de Rome le 3 novembre, à deux heures du matin, suivi de 3,000 pontificaux et de 2,000 Français, u Venez, avait-il dit
à M. Emile Relier, au docteur Ozannam et à quelques autres arrivés de Paris pour organiser le service des ambulances pontificales, venez : vous verrez une belle bataille. »
La petite armée rencontra l'ennemi à une heure de l'après-midi, à peu de distance du bourg de Mentana, l'ancien Nomentum, qui donna son nom à la voie Nomentane. Garibaldi avait dix à douze mille hommes ; il les embusqua sur des mamelons couverts de bois ou les dispersa en tirailleurs dans les haies. Pianciani qui, plus tard, fut maire de Rome, commandait son aile gauche.
Les pontificaux engagèrent le feu; mais que faire contre un ennemi à peu près invisible et supérieur en nombre ? Un des vétérans de Gastelfidardo, le lieutenant-colonel de Charette, le même qui devait s'illustrer plus tard à Patay et au Mans, comprit qu'on n'arriverait à rien par la fusillade : « Allons, mes zouaves ! s'écria-t-il, à la baïonnette, et souvenez-vous que l'armée française vous regarde! » Les zouaves répondent : « Vive Pie IX! » et s'élancent à sa suite. Les garibaldiens sont débusqués du premier mamelon, ensuite des autres , et ils seraient dès lors en déroute sans les retranchements formidables que leur offre la Vigna Santucci. On appelle ainsi une série de vignes et de jardins étages les uns sur les autres et entrecoupés de murs. Garibaldi se tient au sommet, dans une villa d'où il dirige ie feu sans s'exposer personnellement. La position est formidable; Charette voit ses soldats hésiter; il leur crie : « En avant, zouaves , ou je me fais tuer sans vous ! » Et au même instant son cheval s'abat sous lui, percé d'une balle. Mais les zouaves escaladent murs et ravins sans s'occuper de ceux qui tombent. Garibaldi se déconcerte devant cette trombe vivante. Il recule de sa villa dans les maisons, puis dans le château de Mentana. Les zouaves l'y poursuivent; ils essuient un feu meurtrier parti des murs du château, mais ils avancent toujours et repoussent à la baïonnette un retour offensif et général de l'ennemi. Toutefois un pareil effort n'aurait pu se soutenir longtemps s'ils eussent été seuls , et la bravoure eût fini par succomber sous le nombre. Le général de Courten, qui dirigeait cette attaque, envoya demander du secours au général de Polhès, commandant des Français.