CHAPITRE DIX-SEPTIEME
Ceux-ci, jusqu'à ce moment, étaient restés spectateurs inactifs, quoique non impassibles. « Bravo ! bravo, les zouaves! » criaient-ils dans leur impatience de prendre part à la lutte. Sur un signe de leur chef, ils s'élancèrent à leur tour. A leur tète se distinguait le colonel Saussier, du 'i9^ de ligne, depuis général et député à l'Assemblée nationale de Versailles. Le roulement précipité et jusqu'alors inconnu des fusils Gliassepot porta la mort et l'épouvante jusque dans l'enceinte du château. Sur ces entrefaites , un détachement de zouaves, faisant un détour, se place entre Mentana et Monte-Rotondo et arrête les renforts qui, de cette dernière place, arrivaient aux garibaldiens. Cette vue achève de troubler les bandes déjà démoralisées. La nuit, qui survient, en favorisant la fuite, la change en déroute. Lui-même, Garibaldi, lui qui avait si souvent répété : Rome ou la moi^t/ se dérobe à la faveur des ténèbres, comme le dernier des fuyards. Ses fils en font autant. On s'attendait à les voir recommencer le combat le lendemain matin, car Monte-Rotondo, resté en leur pouvoir, leur offrait un centre facile de ralliement. Il n'en fut rien. Dans la nuit même qui suivit la bataille, Garibaldi et ses fils avaient repassé la frontière italienne.
« Il se sauve toujours, si salua sempre! » disaient avec un amer découragement ses compagnons trahis , abandonnés , tandis que les soldats français, toujours disposés à la raillerie et aux jeux de mots, baptisaient le fait d'armes de la veille du nom de bataille de Montre ton dos. Les garibaldiens du château et tous ceux qui n'avaient pu s'esquiver à temps se rendirent au général de Polhès sans conditions.
La victoire coûta peu de sang aux vainqueurs , grâce à la rapidité avec laquelle elle fut enlevée. Les pertes de la troupe française se bornèrent à deux hommes tués , deux officiers et trente-six hommes blessés. Celles des pontificaux furent de vingt tués et cent vingttrois blessés, dont plusieurs succombèrent à leurs blessures. La reconnaissance du monde catholique enregistra, parmi ces nobles victimes, des noms déjà chers à l'Eghse : tels furent Bernard de Quatrebarbes, neveu du défenseur d'Ancône; Rodolphe de Maistre, petit-fils de l'immortel auteur du Pape; et Jean de Mûller, fils du célèbre apologiste allemand. Pour qu'aucune gloire ne manquât à
ce champ de bataille de Mentana, il vit tomber des martyrs de la charité, quand il n'y en eut plus du courage et du dévouement. Les filles de saint Vincent-de-Paul allaient et venaient parmi les blessés et les mourants , secourant les uns et les autres , sans distinction d'uniformes. L'eau manquait ; le zouave pontifical Jules Watts Russell, fils d'un anglican converti, courut en chercher pour un garibaldien qui allait mourir. Gomme il soulevait doucement la tête du moribond pour le faire boire, lui-même fut frappé d'une balle et tomba raide sur celui qu'il avait voulu secourir. On trouva dans ses vêtements un petit billet où il s'exhortait lui-même : (( Mon âme, mon âme, aime Dieu et va ton chemin. » Quel chrétien n'envierait une semblable mort , couronnant la vie que ces quelques mots donnent à supposer?
Les vaincus avaient été fanatisés par les sociétés secrètes et par Garibaldi, ce pauvre fou furieux qui ne pouvait écrire quatre lignes ni prononcer quatre paroles sans y enchâsser les trahisons de la race noire, cette plaie purulente de l'Italie, ou le venin du Vatican, ce nid de vipères, ou les mensonges de Pie IX , cette peste, ce monstre , cet assassin deux fois maudit, comme prêtre et comme roi. Aussi, une fois prisonniers, s'attendaient-ils aux plus durs traitements et à de terribles vengeances. Quelle ne fut pas leur surprise de voir leurs blessés relevés du champ de bataille avec autant de soins et de précautions que les blessés pontificaux, et ceux qui se portaient bien gardés d'abord sous bonne escorte , pour tout châtiment , puis relâchés peu à peu à mesure qu'on acquérait la certitude que Garibaldi ne recommencerait pas de si tôt !
L'amnistie fut complète. Cette extrême clémence d'un gouvernement légitime envers une agression de forbans, fit un noble et heureux contraste avec les implacables vengeances du roi usurpateur. Victor-Emmanuel, en efi'et, n'avait pas hésité à mettre à mort le général espagnol Borges et ses compagnons napolitains , arrêtés, les armes à la main, dans une tentative de délivrance du royaume de Naples et de restauration de son ancien roi François II (1).
(1) Le prince Napoléon avait essayé de justifier, devant le sénat français,