CHAPITRE XVIII
Rome, sauvée encore une fois des violences de Garibaldi et des hypocrisies du gouvernement italien, restait toujours menacée; le monde chrétien ne s'abandonna point à une sécurité trompeuse. Les volontaires affluèrent de nouveau. En 1868 il en vint trois cents du Canada. Ces meirenaùes servaient à leurs frais. Les évoques de Hongrie fournirent trois escadrons de hussards, tous également montés, équipés et entretenus par des souscriptions hongroises. Les évêques et la noblesse de Galicie envoyèrent des lanciers. La France, la Belgique et l'Allemagne catholique développèrent à l'envi l'œuvre de l'entretien des zouaves pontificaux.
Le Pape, de son côté, continuait à se livrer en paix aux travaux de sa charge suprême et aux inspirations de sa charité. Il fonda, en 1868, une ferme-école pour l'enfance. Il la pourvut des instruments les plus perfectionnés et la mit sous la direction des frères belges de la Miséricorde, le tout aux frais de sa cassette particulière. L'établissement s'appelle la Vïgna Pia, du nom de l'auguste fondateur. On l'aperçoit à gauche du chemin de fer, sur une éminence, en approchant de l'enceinte de Rome.
Le 11 avril 1869^, arriva le cinquantième anniversaire de la première messe célébrée par Pie IX; ce fut par tout l'univers comme une explosion d'amour. Tous les souverains de l'Europe firent parvenir au saint Pontife, par des lettres autographes, leurs congratulations filiales; mais l'allégresse des peuples dépassa toute descrip-
tion. A Rome, la fête des Noces d'or de Pie IX dura trois jours. Partout ailleurs, comme elle coïncidait avec le dimanche du Bon Pasteur, elle fut célébrée dans les églises, et souvent sur les places publiques ou les montagnes, par des illuminations ou des feux de joie. Sous le nom d'étrennes à Pie IX, la presse catholique avait ouvert des souscriptions. La générosité n'était point lassée par le Denier régulier de saint Pierre, et l'on pourrait citer tel journal qui recueillit plus de cent mille francs pour sa part. M^"" Melchers, archevêque de Cologne, fît observer dans son instruction pastorale, que jamais Pape ne s'était vu en relations à la fois si intimes et si universelles avec le cœur de l'humanité. En effet, ce qui fut encore plus doux au Pasteur suprême que toutes les démonstrations, ce fut de penser que des millions et des millions de fidèles s'étaient unis à sa messe, dans la matinée du 11 avril, en recevant eux aussi la sainte communion,- ce fut de sentir l'univers entier prier avec lui et pour lui. <( Mon Dieu, s'écria-t-il devant un certain nombre de pèlerins accourus pour le féliciter en personne, mon Dieu, ayez pitié de moi, c'est trop de bonheur ! J'ai peur que bientôt, quand je paraîtrai devant votre justice, vous ne me disiez : Tu as été récompensé sur la terre. Non ! pas à moi, mais à vous, ô mon Dieu, à vous seul l'amour des chrétiens ! »
Ses serviteurs eurent l'heureuse idée de ranger symétriquement, dans les salles du Vatican, les dons nombreux et riches qui lui étaient offerts à cette occasion. Il s'arrêta devant et s'écria : « Enfin, moi aussi j'ai mon exposition universelle! elle est le produit, non de mon industrie, mais de l'amour de mes enfants. » Ensuite, feuilletant les énormes manuscrits couverts d'adresses de dévouement, il ajouta : « Voici la véritable expression du suffrage universel catholique. »
Mais ces félicités avaient leurs ombres, et ces splendides tableaux leurs revers. Nous ne comptons point comme tels les massacres de chrétiens en Chine, et les douloureux mais triomphants récits qui annonçaient à l'Eglise qu'elle comptait des martyrs de plus ; nous voulons parler des scandales qui déshonoraient, en France, une cour et un système politique prêts à disparaître, des entreprises du