CHAPITRE DIX-HUITIÈME
quelquefois sortir un peu de la ligne. Obligés qu'ils sont d'écrire chaque jour, il n'est pas étonnant qu'ils ne gardent pas à chaque minute la tempérance de la plume. Mais à notre époque les journaux catholiques sont nécessaires et font un grand bien. »
Il opposa la même sérénité aux prétentions inattendues que, malgré ses assurances antérieures de neutralité bienveillante , le gouvernement de Napoléon III annonça tout d'un coup contre la liberté du Concile. M. OUivier venait de recevoir la direction du cabinet. Le 20 janvier 1870, le comte Daru, ministre des affaires étrangères, expédia au marquis de Banneville, ambassadeur de France à Rome, une dépêche dans laquelle il se faisait l'interprète des adversaires de la définition de l'infaillibilité, prétendait que cette question était au moins aussi politique que rehgieuse, et annonçait la résolution de s'armer des articles organiques pour interdire la publication en France des décrets conciliaires contraires aux libertés gallicanes. Le cardinal Antonelli lui répondit avec une extrême modération dans la forme , mais une entière fermeté dans le fond, par une lettre au nonce à Paris.
Le deuxième dimanche après Pâques , le Pape promulgua solennellement, dans la basilique de Saint-Pierre, la constitution dogmatique sur la foi, votée dans la séance solennelle du 24 avril. Cette constitution comprend quatre chapitres. Elle condamne le panthéisme, le naturalisme, l'indépendance de la raison , et fixe les devoirs de cette dernière vis-à-vis de la foi.
La discussion générale du Schéma de Romano pontiflce était ouverte. On y entendit quatre-vingts évêques. Près de la moitié appartenaient à l'opposition : proportion assurément avantageuse à leur cause , puisque leur opinion était loin de partager l'assemblée par moitié. La clôture de la discussion générale fut prononcée ; mais cinq discussions distinctes y succédèrent sur autant de chapitres et se prolongèrent tant qu'il plût à quelqu'un des Pères de parler. C'est ainsi que le Concile répondait aux détracteurs qui révoquaient en doute sa liberté. Pour le dernier chapitre, cent vingt orateurs s'étaient fait inscrire. On en entendit cinquante. Il n'y eut pas moyen de supporter plus longtemps la fatigue de tant de discours et, d'un
accord mutuel , cette discussion , désormais sans utilité , cessa par épuisement.
Désireux de froisser les opposants le moins possible, les Pères du Concile avaient proposé depuis longtemps une rédaction de forme mitigée qui , tout en déclarant que les adversaires de l'infaillibilité se mettent hors de l'Eglise, évitait de prononcer contre eux la redoutable formule d'anathème, anathema sit. La pensée y était , non le mot. Mais au dernier moment, un revirement soudain se fit dans les esprits ou, pour mieux dire, le Saint-Esprit parla souverainement. Il confondit toute vaine prudence et n'admit aucun ménagement pour les amours-propres, alors qu'il s'agissait de doctrine.
Le 13 juin, on fit l'appel nominal. 601 prélats répondirent, et le vote sur l'ensemble donna 451 placet, 88 non placet, 62 placet juxta modum, c'est-à-dire sous conditions. Il n'y avait plus dès lors qu'à faire la promulgation depuis si longtemps attendue.
Pie IX parut se recueillir avant cette solennelle décision. Le 15 juillet au matin, rien ne semblait encore arrêté dans son esprit. La France avait, la veille, déclaré la guerre à la Prusse , et on le savait. M^'' Donnet, archevêque de Bordeaux, au nom des évêques de Rodez, de Moulins, de Quimper, de Garcassonne et de Saint-Claude, se rendit au Vatican pour conjurer Pie IX de ne plus tarder. En descendant le grand escalier, il se croisa avec M^"' Simor , primat de Hongrie, ainsi qu'avec les archevêques de Munich, de Milan et de Paris, et les évêques de Dijon et de Mayence, tous membres de la minorité, qui demandaient un sursis ou des modifications (1). Cette double démarche fixa là résolution du Pape. Il déclara à l'archevêque de Munich que les événements ne permettaient plus de délai et que , quant aux modifications, elles étaient impossibles, le Concile s'étant prononcé.
La promulgation eut lieu le 18 juillet. Nous en emprunterons le récit au journal le Catholique :
« Les Pères se sont rendus, entre huit et neuf heures du matin, à
(1) Lettre du cardinal Donnet à M. Alazarde, auteur d'une Vie de Ms^ Delalle, évéque de Rodez,