CHAPITRE XIX
DÉSASTRES DE LA FRANCE. — VICTOR - EMMANUEL SE PRÉPARE A ENVAHIR L'ÉTAT PONTIFICAL.
On l'a dit avec raison : Napoléon III en faisant l'Italie a défait la France; Sadowa et Sedan existaient en germe dans Solférino et Castelfidardo. En effet, sans Solférino, et surtout sans Gastelfidardo, le Piémont n'eût pas été assez fort pour offrir à la Prusse une alliance utile contre l'Autriche; dans tous les cas, la France se fût abstenue de favoriser cette alliance, de la récompenser par le don de la Vénétie, comme aussi de laisser la frontière du Rhin dégarnie au moment de la guerre, et surtout d'adhérer au traité de Prague. C'est Napoléon III, plus encore que le comte de Bismarck, qui a construit pièce à pièce l'unité allemande et la grandeur prussienne, en ce sens qu'il dépendait de lui de tout empêcher à mesure, et que, pour obéir aux révolutionnaires italiens et plaire à leurs alUés les libéraux français, il s'est rendu complice de tout. D'autre part, la manière dont il avait obtenu de M. de Cavour Nice et la Savoie, l'avait amené à compter sur une générosité analogue de M. de Bismarck pour la rive gauche du Rhin. Il l'annonça dans son fameux discours d'Auxerre. Le ministre prussien , dont l'habilité trop vantée se composa, pour moitié au moins, de l'ineptie du cabinet impérial des Tuileries , a eu l'impudence de pubher depuis une partie de la correspondance diplomatique à ce sujet, et le ministre italien y a ajouté « un peu plus de lumière, )> plus même qu'on n'en désirait à Berlin (1). M. de Bismarck fit espérer à
(1) M. de Bismarck a voulu, dans la séance du 16 janvier 1874, à la chambre
Napoléon III d'abord des compensations territoriales indéterminées, ensuite Mayence et la Bavière rhénane, puis seulement la forteresse de Landau, possession de l'ancienne monarchie française, puis la Belgique, « nid de démagogues à détruire, » disait-il. Finalement, lorsqu'il se fut créé à Saint-Pétersbourg un point d'appui nouveau qui lui permît de se passer de l'alliance française, il ne laissa même pas la France annexer le Luxembourg , lequel cependant n'appartenait point à l'Allemagne, mais au roi de Hollande.
Dès lors, il fut évident que Napoléon III aurait à démolir à coups de canon l'édifice que ses intrigues avaient tant aidé à construire. Mais ce que l'histoire ne saurait expliquer, ce qui est inexplicable humainement, c'est, à dater du jour où le choc eut été jugé inévitable, l'incurie des préparatifs de l'empire français. Il eut trois années entières pour disposer ses forces, accroître son armée, garnir ses forteresses, se ménager des alliances; il en aurait eu davantage, s'il avait voulu , puisque ce fut lui qui déclara la guerre ; et pourtant , au début de cette guerre fatale, il se trouva que rien n'était prêt, absolument rien. Il y eut, dans l'aveuglement de l'empire depuis la guerre d'Italie jusqu'à la catastrophe finale, quelque chose de providentiel.
La chute elle-même dépassa, par sa rapidité et sa profondeur, tout ce qu'on avait jamais vu. Le 4 août, 10,000 Français surpris à Wissembourg furent écrasés, après une lutte héroïque, par 40,000 Allemands ; le 6, 35,000 autres à Frôschwiller, éprouvèrent le même sort par 145,000. Le 2 septembre. Napoléon III capitulait à Sedan, sans avoir essayé de mourir les armes à la main; deux jours après
des députés allemands, détruire l'effet produit par l'ouvrage du général La Marmora, U7i pô più di luce. De ses dénégations plus hautaines que concluantes nous retenons seulement cet aveu de sa complète dépendance vis-à-vis de Napoléon III, au début des annexions prussiennes :
« Après la bataille de Sadowa, dit il, Napoléon nous fit entrevoir, par une dépêche télégraphique, la possibilité de son immixtion et de l'apparition de la France sur le théâtre de la guerre. Il avait alors peu de troupes disponibles; mais l'addition de quelques régiments français eût suffi pour faire une trèsbonne armée des nombreuses troupes de l'Allemagne du Sud, qui avaient un matériel excellent, mais pas d'organisation. Nous eussions été forcés de couvrir Berlin et de renoncer à tous nos succès en Autriche. »