CHAPITRE TROISIÈME
ces trésors d'humilité et de sensibilité qui se révélaient à eux , ils virent la justification la plus inattendue et la plus touchante de l'acte qu'ils venaient d'accomplir.
Au bout de quelques instants , le cardinal Mastaï se leva et rejoignit le bureau. Deux de ses collègues le soutenaient. Le dépouillement s'acheva lentement. Au dernier bulletin , il avait lu son nom trente-six fois.
Aussitôt les cardinaux se levèrent,- une seule voix retentit sous les plafonds de la chapelle Pauline. Le sacré Collège confirmait par acclamation le résultat du scrutin (1).
Pendant ce temps , Jean-Marie Mastaï était tombé à genoux ; il adorait le Dieu qui venait de le choisir pour son vicaire. Les cardinaux, ses égaux tout à l'heure, s'écartaient avec respect pour ne pas troubler cet entretien du souverain Maître avec son représentant sur la terre. Quand il se releva, il vit venir à lui le sous-doyen du sacré Collège , qui remplaçait le doyen malade , et qui , suivant la formule réglée par le cérémonial, demanda à l'élu s'il acceptait l'élection. Mastaï répondit qu'il se soumettait à la volonté du ciel et qu'il prenait le nom de Pie IX. Les cardinaux auraient pu lui répliquer comme à Innocent II : « Ce n'est pas à l'honneur que nous vous convions , c'est plutôt au péril. »
Il est à croire que telle fut aussi la pensée intime qui inspira au nouveau Pape le choix du nom do Pie IX. Sans doute il se souvint de Pie VII , dont la main paternelle lui avait applani la vocation sacerdotale et qui avait été, comme lui , évèque d'Imola avant de gouverner l'Eglise universelle. Mais il songea surtout aux derniers Papes martyrs de la Révolution. Avec sa profonde connaissance des hommes et du temps , avec la prescience que donne la sainteté , il vit que l'ère des tribulations allait se rouvrir, et il accepta résolument de continuer Pie VI et Pie VII.
Après qu'on eut dressé l'acte authentique de l'élection, le nouveau Pape fut conduit dans la sacristie et revêtu de la blanche laine des souverains Pontifes. Il reçut ensuite, dans la chapelle du Quirinal,
(1) Le R. P. Hugaet, Faits surnoiurels de la vie de Pie IX, p. 24.
la première obédience des cardinaux, et l'on mit à son doigt l'anneau du pêcheur.
Laissé à lui-même , il écrivit à ses frères , à Sinigaglia :
« Rome, 16 juin, 11 heures 45 min. du soir.
» Le bon Dieu , qui humilie et qui exalte , s'est plu à m'élever du » néant à la plus sublime dignité du monde. Que sa très-sainte vo- )) lonté soit faite à jamais ! Je sens l'immense poids d'une telle » charge; je sens également l'extrême insuffisance, pour ne pas dire » la nullité de mes forces. Grand motif de prier; et vous aussi, priez » pour moi. Le conclave a duré quarante-huit heures. Si la ville veut » faire en cette circonstance une démonstration publique, prenez les » mesures nécessaires. Mon vif désir est que la somme qu'on y des- » tinera soit employée à quelque objet d'utihté générale, suivant » l'avis des chefs de la cité. Quant à vous, chers frères, je vous em- » brasse de tout mon cœur en Jésus-Christ. Et loin de vous réjouir, » ayez compassion de votre frère, qui donne à tous sa bénédiction » apostolique. »
Le lendemain, mercredi 17 juin 1816, le canon du fort Saint- Ange annonça à la ville que le conclave avait terminé sa mission. Le cardinal camerlingue Riario Sforza se présenta au balcon du Quirinal , sous lequel stationnait déjà une foule immense : (( Je vous annonce » une grande nouvelle , cria-t il au peuple ; nous avons un Pape ; » c'est l'éminentissime seigneur Jean Mastaï Ferretti , cardinal » prêtre de la sainte Eglise romaine , et il a pris le nom de Pie IX. » Le peuple, qui se taisait comme un seul homme, continuait d'écouter, lorsque déjà la proclamation était finie. On s'entre-regardait avec surprise ; on se demandait qui était ce Mastaï Ferretti, dont personne n'avait parlé avant l'élection, et que l'on voyait si rarement à Rome. Cependant les cardinaux s'avancent un à un sur le balcon , laissant au milieu une place vide , où se montre , entièrement vêtu de blanc, un homme de taille élevée, beaucoup plus jeune qu'on n'est habitué à voir les Papes , la face pâle, la main droite levée pour bénir. Cette apparition fut pour la foule comme une révélation du