CHAPITRE TROISIEME. 2S
grand cœur de Pie IX. C'était bien là un Pape , c'est-à-dire un Père , un Pontife et un Roi. Lui aussi, raconte M. de Saint-Albin, aux battements précipités de son cœur , il reconnut qu'il était père ; il n'y a que le cœur d'un père qui tressaille ainsi aux premiers cris de son enfant. Et la foule tomba à genoux sous la main bénissante , et des clameurs immenses portèrent jusqu'au ciel le nom auguste de Pie IX.
Le couronnement eut lieu quatre jours après , dans la basilique de Saint-Pierre (1).
Gomme don de joyeux avènement, le nouveau Pape alloua, pour autant de jeunes filles pauvres , cinquante-trois dots de cinquante écus romains aux cinquante-trois paroisses de Rome et de la banlieue , et mille dots de dix écus aux provinces des Etats pontificaux (2). Il distribua en aumônes six mille écus et fit retirer à
(1) II serait intéressant, mais malheureusement trop long de décrire ici le couronnement des Papes. Contrairement à ce qui a lieu au couronnement des rois, ce sont leurs devoirs que le cérémonial leur rappelle sans cesse, plus que leurs droits; l'Eglise les entretient peu de grandeur, et beaucoup d'humilité. Ainsi on leur répète ce mot célèbre, sur lequel nous aurons à revenir : Tu non videbis annos Pétri; tv ne verras pas les années de Pierre. On élève devant eux un roseau , souvenir de celui que les Juifs mirent aux mains du Christ. Ce roseau est surmonté d'une poignée d'étoupes; on y met le feu; la flamme brille, s'éteint, et ses cendres tombent aux pieds du nouveau Pape, tandis que le chœur chante : Pater sancte, sic transit gloria mundi; Saint-Père, ainsi passe la gloire du monde! On ajoutait autrefois à ces symboles la cérémonie du sedes stercoraria. Après avoir reçu les hommages universels, le souverain Pontife s'asseyait par terre dans le vestibule de la basilique et, pour lui rappeler qu'il n'était qu'un homme, on lui chantait ces paroles de la mère de Samuel, au pr livre des Rois : Le Seigneur suscite de la poussière VindigeJit, et tire le pauvre de son fumier pour le faire asseoir parmi les princes. Ces paroles ne manquaient pas d'à-propos quand le front qu'on chargeait de la triple couronne était par la naissance un duc ou un prince, un Colonna ou un Medicis; mais quelle signification magnifique elles avaient quand l'élu était fils d'un charpentier, d'un meunier, d'un pêcheur, d'an savetier, comme saint Grégoire VII, Benoit XII, Sixte IV, Urbain IV; l'enfant d'un pauvre, et mendiant lui-même, comme l'anglais Adrien IV; un vagabond recueilli sur une route, comme saint Pie V; un berger, comme Benoît XI; un gardeur de pourceaux, comme Sixte- Quint! L'Eglise, « ce suppôt d'aristocratie et de privilèges, » comme tant de niais aiment à le répéter, parle moins que d'autres des principes démocratiques d'égalité , mais elle les pratique davantage.
(2) L'écu romain valait 3 francs 36 centimes. Cette somme représentait alors
ses frais les objets déposés au Mont-de-Piété par la population indigente. Il acquitta les dettes de tous les prisonniers détenus au Capitole.
Pie IX ne voulut laisser personne en dehors de la commune allégresse. Il annonça au monde catholique un jubilé universel , dans l'intention d'attirer sur son pontificat les prières de tous et la bénédiction du ciel. Enfin il publia une amnistie générale pour tous les condamnés ou exilés politiques des Etats pontificaux. « J'ai pitié , disait-il, de tant de jeunes gens inexpérimentés , que de trompeuses espérances entraînèrent dans nos discordes civiles , et qui furent plutôt séduits que séducteurs... Ma main est tendue à quiconque voudra montrer un repentir sincère... Je conjure tous les Romains, sujets de la sainte Eglise, d'abjurer toutes les haines, et de renouer ce lien de paix par lequel Dieu veut que les sujets d'une même Eglise soient étroitement unis (1). »
On raconte que, pour ménager les susceptibihtés , Pie IX avait voulu que le principe de cette amnistie fut discuté dans une congrégation de cardinaux. Il avait espéré calmer les craintes fondées sur l'expérience du passé. Il parla longuement et invita les hommes d'Etat présents à formuler leurs objections. Ceux-ci gardèrent le silence , et Pie IX crut que tout le monde se rangeait à son avis. On alla néanmoins au vote, et alors il se trouva que la plupart des boules étaient noires. Mais le tendre cœur de Pie IX ne put se résoudre à se rendre. Appelant à son aide cet esprit vif et fécond dont il donna souvent tant de preuves charmantes, il ôta sa calotte blanche , la posa sur les boules noires, et se tournant vers les cardinaux : (c Maintenant , dit-il , elles sont blanches ! »
plus du double de ce qu'elle représenterait en France aujourd'hui, soit parce que l'or et l'argent, devenus beaucoup plus abondants en Europe, ont subi une dépréciation notable , soit parce que la vie matérielle était incomparablerne7it moins chère à Rome qu'en France. (1) Ordonnance du 16 juillet 1846.