CHAPITRE DIX-NEUVIEME
temps on faisait circuler de bouche en bouche sur toute l'étendue du territoire français, d'absurdes rumeurs qu'on n'osait pas écrire dans les journaux, mais qui n'en furent pas moins crues avec une docilité inexplicable, par les masses ignorantes des villes et des campagnes : « que c'était le Pape qui avait déchaîné l'invasion sur la France, que les curés et les nobles ne cessaient d'envoyer de l'argent aux Prussiens, qu'ils leur en portaient eux-mêmes, et qu'ils les attendaient pour leur faire fête dans les cures et les châteaux. » Et des milliers, des millions d'hommes, électeurs pour la plupart, répétaient sérieusement ces inepties. Qui de nous ne les a entendues?
Avec une entente vraiment infernale, des Prussiens eux-mêmes allaient colportant ce mot d'ordre des sociétés secrètes, que c'était le Pape qui les avait lancés sur la France et le clergé qui les approvisionnait. Il y eut plus. Au mois de novembre 1874, à la tribune du Reichstag allemand, M. de Bismarck, cet ennemi juré de Rome autant que de la France, eut l'audace de reprendre pour son compte personnel et de renouveler, vaguement, il est vrai, et sans préciser, des insinuations aussi perfides. M. de Bismarck, ce jour-là, se montra dépourvu, non-seulement de scrupules, mais de mémoire. Il oubliait les deux lettres suivantes, dont une écrite et divulguée par son maître , au moment où il avait encore à ménager des alliés et des soldats catholiques.
Pie IX, anxieux d'arrêter la guerre à ses débuts, s'était interposé dès le 22 juillet 1870, entre les deux souverains rivaux :
« Sire, écrivit-il au roi de Prusse, dans les graves circonstances où nous nous trouvons, il vous paraîtra peut-être insolite de recevoir une lettre de moi; mais. Vicaire du Dieu de paix sur la terre, je ne puis faire moins que de vous offrir ma médiation. Mon désir est de voir disparaître les préparatifs de guerre, et d'empêcher les maux qui en sont la conséquence inévitable. Ma médiation est celle d'un souverain qui, en qualité de Roi, ne peut inspirer aucune jalousie, en raison de l'exiguïté de son territoire, mais qui pourtant inspirera confiance par l'influence morale et religieuse qu'il personnifie.
» Que Dieu exauce mes vœux, et qu'il exauce aussi ceux que je
forme pour Votre Majesté, à laquelle je désire être uni par les liens
de la même charité.
» Plus PP. IX.
» J'ai écrit également à Sa Majesté l'Empereur des Français. »
Le roi de Prusse répondit de Berlin, à la date du 30 juillet :
« Bienheureux Pontife, je n'ai pas été surpris, mais profondément touché, en lisant les émouvantes paroles tracées par votre main pour faire entendre la voix du Dieu de paix. Comment mon cœur pourrait-il rester insensible à un si puissant appel? Dieu m'est témoin que ni moi ni mon peuple n'avons désiré ni provoqué cette guerre. Obéissant aux devoirs sacrés que Dieu impose aux souverains et aux nations, nous avons tiré l'épée pour défendre l'indépendance et l'honneur de la patrie, et nous sommes prêts à la déposer dès que ces biens ne risqueront plus de nous être ravis. Si Votre Sainteté pouvait m'offrir, de la part de qui a si inopinément déclaré la guerre, l'assurance de dispositions sincèrement pacifiques et de garanties contre le renouvellement de semblable violation de la paix et de la tranquillité européenne, ce n'est certes pas moi qui refuserais de les recevoir des mains vénérables de Votre Sainteté, uni comme je le suis à Elle par les liens de la charité chrétienne et d'une
sincère amitié.
» Guillaume. »
La lettre de Pie IX à Napoléon III n'a pas été publiée , non plus que la réponse de l'Empereur, si toutefois il répondit.
Nos désastres eurent dans le cœur de Pie IX de douloureux contrecoups. A chaque nouvelle qui lui en arrivait, le doux vieillard ne savait que répéter : (c Pauvre France ! » Il essaya de s'interposer de nouveau quand l'excès de nos revers eut rendu la continuation de la lutte une folie de notre part. Il fit suppher le gouvernement de la Défense nationale de cesser d'accumuler les désastres. En même temps il représenta au roi de Prusse combien il serait peu généreux d'accabler un ennemi par terre. Le 12 novembre 1870, il écrivait à