CHAPITRE DIX-NEUVIÈME
On ne pouvait mieux dire. Le loup avait peur d'être égorgé par l'agneau , depuis que leurs communs voisins regardaient ailleurs ; il se dévouait donc et, dans l'intérêt de la sécurité de l'agneau , non moins que de la sienne propre, il se décidait à le dévorer; après quoi il n'y aurait plus de conflit à craindre , ni pour le loup de la part de l'agneau, ni pour l'agneau de la part du loup.
L'époque plus ou moins éloignée de cette solution sommaire dépendrait , annonçait-il , des informations qu'il pourrait recevoir. Ces informations arrivèrent avec une promptitude remarquable , car M. Lanza, président du conseil des ministres , écrivait le lendemain même au comte Ponza di San-Martino :
« Dans ce moment solennel où le gouvernement du roi est appelé par les intérêts du Saint-Siège et de l'Italie à prendre les mesures nécessaires à la sûreté du territoire national , vous êtes chargé de vous rendre à Rome avec une lettre de Sa Majesté le roi pour le souverain Pontife.
)) Gardien et garant des destinées italiennes , hautement intéressé, comme catholique, à ne pas abandonner le sort du Saint- Siège et celui de l'Italie aux dangers que le courage du Saint- Père serait trop disposé à affronter. Sa Majesté le roi sent le devoir de prendre, vis-à-vis de l'Europe et de la catholicité, la responsabilité du maintien de l'ordre dans la Péninsule et de la sûreté du Saint-Siège.
» Le gouvernement du roi et ses forces se bornent absolument à une action conservatrice et tutélaire des droits imprescriptibles des Romains et des intérêts qu'a le monde catholique à l'entière indépendance du souverain Pontife. Laissant en dehors toute question politique' qui peut être soulevée par les manifestations hbres et pacifiques du peuple romain , le gouvernement du roi est fermement résolu à assurer les garanties nécessaires à l'indépendance spirituelle du Saint-Siège et à en faire également l'objet des négociations futures entre l'Italie et les puissances intéressées.
» Vous chercherez à faire comprendre au Saint-Père combien est solennel le moment actuel pour l'avenir de l'Eglise et de la papauté. Le Chef de la catholicité trouvera dans les populations italiennes un
profond dévouement , et il conservera , sur les rives du Tibre , un siège honoré et indépendant de toute souveraineté humaine.
» Sa Majesté s'adresse au Pontife avec l'affection d'un fils , la foi d'un catholique , les sentiments d'un roi et d'un Italien. Sa Sainteté ne repoussera pas , en ces temps où les institutions les plus vénérées et la paix des peuples sont menacées , la main qui lui est loyalement tendue au nom de la religion et de l'Italie. »
L'esprit piémontais , on le voit , ne mérite aucunement la réputation de lourdeur qu'il avait jadis. Depuis qu'il gouverne l'Italie, il s'est formé et il s'élève, dans l'art de la raillerie diplomatique, à une grâce et aune perfection que d'autres, moins allégés de pudeur, n'atteindront jamais.
La pièce de littérature que nous venons de citer serait demeurée sans égale dans les fastes de l'histoire si Victor-Emmanuel en personne, retrouvant toute sa piété filiale et sa royale dignité de 1859, ne se fût mis en devoir de démontrer à la papauté que, s'il lui faisait violence, c'était par excès d'.amour ; qu'il allait la bombarder, et égorger ses défenseurs, uniquement pour éviter l'effusion du sang, la spolier par excès de zèle pour la justice, l'emprisonner pour la rendre libre, enfin qu'elle devait se laisser faire sans se plaindre, mais non sans le remercier, lui, Victor-Emmanuel, qui prenait tant de peine pour elle. Il écrivit à Pie IX le 8 septembre 1870, par l'intermédiaire de M. Ponza di San-Martino :
« Bienheureux Père , avec une affection de fils , avec une foi de catholique, avec une loyauté de roi , avec un sentiment d'Italien , je m'adresse encore, comme j'eus à le faire autrefois, au cœur de Votre Sainteté.
» Un orage plein de périls menace l'Europe à la faveur de la guerre qui désole le centre du continent. Le parti de la Révolution cosmopolite augmente de hardiesse et d'audace et prépare, spécialement en Italie et dans les provinces gouvernées par Votre Sainteté , les derniers coups à la monarchie et à la papauté.
» Je sais, très-Saint-Père, que la grandeur de votre âme ne le céderait jamais à la grandeur des événements; mais moi, roi catholique et roi itahen, et, comme tel, gardien et garant, par la dispo-