‹ Pie IXChapitre 164 sur 288 · CHAPITRE DIX-NEUVIÈME · texte numérisé non relu

CHAPITRE DIX-NEUVIÈME

culte des temps. Il allégua timidement que le roi devait être jugé sur ses intentions, et qu'en ce moment, par exemple, il était contraint par le vœu de vingt-quatre millions d'Italiens.

« Vous mentez, Monsieur, s'écria Pie IX, et vous calomniez l'Italie! Sur ces vingt-quatre millions, vingt-trois me sont dévoués, m'aiment, me respectent et ne demandent qu'une chose, c'est que la Révolution nous laisse tranquilles, eux et moi. Il y a un million de malheureux que vous avez empoisonnés de fausses doctrines et de honteuses convoitises. Ce sont là les amis de votre roi et les fauteurs de ses ambitions; mais ils le précipiteront quand ils n'auront plus besoin de lui. Allez, Monsieur, je vous ferai tenir ma réponse demain. Je suis trop ému de douleur et d'indignation pour écrire en ce moment. »

Aces mots, il congédia du geste le visiteur, lequel, oppressé, couvert de sueur, cachant son visage, sortit , traversa les salles du Vatican et se jeta dans sa voiture en blasphémant.

Un peu avant cette pénible audience. Pie IX en avait donné une autre à des zouaves, en grande partie Canadiens. Il avait longuement considéré, d'un visage triste, mais serein, ces généreux jeunes gens qu'on venait le sommer de renvoyer comme étrangers, ou qu'on se préparait à écraser sous des forces cent fois plus nombreuses. « Mes enfants, leur dit-il, nous avons deux ennemis, celui du dehors contre lequel nous ne pouvons nous promettre qu'une chose : faire notre devoir, et celui du dedans qu'avec la grâce de Dieu nous sommes toujours sûrs de vaincre quand nous le voulons. Ce dernier est le plus redoutable, ou pour mieux dire, le seul redoutable. Craignez donc le péché, mes enfants, évitez le péché, et pour le reste, qu'importe? Il n'arrivera que ce que le bon Dieu voudra. »

Dans l'après-midi du même jour, Pie IX devait présider une de ces fêtes de famille comme Rome en avait tant sous le gouvernement paternel de ses Pontifes. Les Romains ont toujours été passionnés pour les belles eaux. Pie IX avait voulu leur en donner une de plus, en amenant sur la place des Thermes, en face du chemin de fer, une source magnifique et très -abondante, qu'on nomme

l'Acqua-Marcia. Au milieu d'un square élégant, devant l'ancienne entrée des Thermes de Dioclétien, qui était alors une superbe Chartreuse, avait été creusé le bassin central d'où cette onde limpide devait partir pour alimenter ce quartier de Rome qui n'en était pas encore aussi richement pourvu que le reste de la ville. Une gracieuse estrade avait été préparée pour le Pape et sa cour, pour les évêques encore présents à Rome, pour le Sénateur et les princes romains. Le peuple avait envahi toute la place, et , suivant la coutume locale, toutes les conditions sociales étaient là réunies dans une foule sans désordre, sans clameurs confuses, une foule comme Rome seule a le secret d'en former.

Pie IX, raconte un témoin oculaire, arriva salué, comme toujours, par les cris d'enthousiasme de son peuple. Le comte Ponza di San-Martino avait eu de son côté la curiosité, très-innocente en apparence, de jouir du coup d'oeil pour son propre compte. Seulement , il s'était fait précéder d'une assez généreuse distribution d'or piémontais, dans le but de troubler la fête par des acclamations au roi d'Italie; on ne sut qu'un peu plus tard ce détail qui ne surprit personne. Une société de jeunes Romains le reconnut, et manœuvrant aussitôt pour le séparer de ses émissaires, organisa autour du diplomate une sorte de presse factice qui l'obligea de rester jusqu'à la fin, mais autrement et plus isolé qu'il ne se l'était proposé.

A un signe du Saint-Père, qui étend la main pour bénir, les robinets s'ouvrent, et des jets d'eau sans nombre commencent à sourdre du miheu de la verdure et des fleurs ; l'eau ruisselle en nappes cristallines, et une gracieuse jeune fille, la marchesina Gavaletti, fille du Sénateur, vêtue de blanc, s'approche de la source jaillissante, et remplit un verre qu'elle apporte à Pie IX, sur un plateau de vermeil. Le Saint- Père approcha la coupe de ses lèvres et manifesta le désir que chacun des assistants goûtât ce liquide bienfaisant , plus utile et plus précieux que tous les liquides d'invention humaine.

Le spectacle, en soi, n'avait rien de bien rare, mais la population romaine en garda un souvenir impérissable, parce que ce fut le dernier.

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