CHAPITRE DIX-NEUVIÈME
Cette charmante enfant , modestement agenouillée aux pieds d'un vieillard octogénaire, lui offrant quelques gouttes d'une eau dont la reconnaissance publique avait changé le nom , tout le monde l'appelant désormais l'Acqua-Pia, la joie enthousiaste d'une population vraiment romaine cette fois , témoignant par des Evvival et des applaudissements immenses, de sa gratitude et de son amour; ces cris mille fois répétés de : Vive Pie IX! vive le Pontife-Roi ! s'échappant à l'envi de vingt mille poitrines , cette belle et douce figure du Père commun , dominant toute cette scène, oubliant, un instant, les soucis et les peines qu'il ne subissait que pour son peuple, et souriant encore une fois à ce même peuple qui savait et comprenait les amertumes de son suprême Pasteur, tout cela était d'une grande simphcité, et beau de cette beauté vraie qui se suffit à elle-même, sans nul besoin d'une pompe et d'un appareil factice qui n'auraient su qu'en altérer l'éclat. Voilà 'des fêtes et des joies que rien n'efface; voilà des sentiments que tout l'or du Piémont ne paiera jamais.
M. Ponza put constater à loisir que c'était bien là un père au milieu de ses enfants. Cette fête de famille dut lui devenir sans doute encore plus amère par la pensée qu'il était venu la changer en deuil, et que déjà cheminaient vers la ville sainte ces corps d'armée qui devaient, quelques jours plus tard, couvrir ces mêmes lieux d'une grêle de projectiles et arracher à ce pauvre peuple toute sa joie innocente. On prétend qu'en quittant cette place, il maudit l'heure où il avait mis le pied dans Rome. On l'entendit dire : (c C'était bien la peine de payer si cher pour assister à une pareille ovation (i) ! )>
Le 11 septembre. Pie IX fit tenir à M. Ponza la réponse suivante pour Victor-Emmanuel :
« Sire, le comte Ponza di San-Martino m'a remis une lettre qu'il a plu à votre Majesté de m'adresser; mais elle n'est pas digne d'un fils affectueux qui se fait gloire de professer la foi catholique et s'honore d'une loyauté royale. Je n'entre pas dans les détails de la lettre même, pour ne pas renouveler la douleur qu'une première
(1) Jean Loyseau, dans le Clocher du 19 juillet 1871.
lecture m'a causée. Je bénis Dieu qui a souffert que votre Majesté comblât d'amertume la dernière période de ma vie. Au reste, je ne puis admettre les demandes exprimées dans votre lettre, ni me rallier aux principes qu'elle renferme. J'invoque de nouveau Dieu, et je remets entre ses mains ma propre cause, qui est entièrement la sienne. Je le prie d'accorder des grâces abondantes à votre Majesté, de la délivrer de tout péril, et de lui faire part des miséricordes dont elle a besoin. »
Victor-Emmanuel n'avait pas eu la patience d'attendre la réponse de Pie IX pour le traiter en ennemi. Le 11 septembre, le territoire pontifical fut envahi par ses ordres sur trois points : au nord par Acquapendente, à l'est par Orte et Correse, au midi par Ceprano. Les envahisseurs formaient un total de 60,000 hommes.