CHAPITRE VINGTIÈME
Le peuple de ce quartier, averti de la présence du Pape, entourait sa voiture, se pressant autour de lui pour lui faire fête, et aux acclamations répétées de Viva Pio nono f joignaient, avec cette familiarité toute filiale des Romains, des encouragements et des conseils : « Défendez -vous, Saint-Père, défendez -nous! Courage! courage ! » Pie IX bénit son peuple comme il avait béni ses soldats ; puis il regagna le Vatican, dans le faubourg de la cité Léonine. Rome ne devait plus le revoir (1).
A cinq heures précises du matin, Cadorna bombarda l'enceinte de Rome sur cinq points à la fois : aux Tre-Archi, par où le chemin de fer pénètre dans la ville, à la porte San-Giovanni, à la porte Saint- Sébastien, au Transtevere et à la porte Pia. Nulle part ses soldats ne purent forcer le passage. Ce sera donner une idée de ces attaques diverses que de raconter avec quelques détails la principale , celle de la porte Pia.
Cet endroit était un des plus faibles de l'enceinte. La muraille avait quinze siècles et, au point même où la brèche fut ouverte, elle avait été refaite anciennement, en mauvaises briques et en tuf, sur deux pieds d'épaisseur. Du côté des Italiens il y avait cinquantedeux canons rayés et deux divisions entières, avec Cadorna et la réserve. Du côté des pontificaux une compagnie de ligne, deux de zouaves et quelques artilleurs et gendarmes , en tout la valeur d'un régiment, et huit canons à âme lisse.
Les carabiniers défendirent plus d'une heure , en avant des remparts, la villa Patrizzi. Au moment d'être enveloppés, ils se replièrent lentement ; tandis que la batterie piémontaise délie Barrache était obligée de se déplacer, sous le feu des pontificaux. Mais à huit heures, et demie , les deux seules pièces qu'on eût pu loger sur le tambour de la porte Pia furent successivement démontées. L'ennemi avança les siennes jusqu'à 500 mètres. De là il accablait le tambour d'innombrables obus. Les pontificaux l'évacuèrent, après avoir en cloué une de leurs pièces et emmené l'autre. Des zouaves y retour-
(1) Histoire de l'invasion des Elnts pontificaux, par le comte de Beauffort, officier aux zouaves pontificaux.
lièrent, sous la pluie des projectiles, pour enlever un caisson oublié. La rapidité et la précision de leur mousqueterie suppléait au défaut d'artillerie. Les distances avaient été mesurées au décamètre, quelques jours auparavant. Bientôt les artilleurs piémontais, décimés sur leurs pièces, durent se reculer à 800 mètres , puis à 1,200. Pour les couvrir, le général Gosenz , un des lieutenants de Cadorna, fit déployer en avant de nombreux tirailleurs qui se postèrent dans les vignes. Il put regagner ainsi un peu de terrain.
L'artillerie pontificale tonnait en même temps tout à côté, du haut du Maccao, ancien camp prétorien, et du mont Pincio. Les lieutenants Niel et Brondeis tombaient , criblés de blessures , en criant : (( Vive Pie IX ! » Un zouave alsacien , Glaudot , frappé à leurs côtés et couché sur le sol , mêlait ce même nom de Pie IX à celui de sa mère. Un zouave canadien, Hormisdas Sauvet, blessé à son tour, s'estimait plus heureux que tant de ses compatriotes qui étaient restés deux ans au service pontifical sans avoir la même bonne fortune. Un autre zouave , Burel , la langue et la bouche traversées d'une balle , fit signe qu'il voulait écrire. On lui donna une feuille de papier. Il y traça son testament : « Je lègue au Pape tout ce que je possède. » Il mourut le lendemain. Pie IX , auquel on apporta ce papier couvert de sang , le couvrit à son tour de ses larmes et voulut le garder.
Mais le tir des Piémontais , convergeant sur le point où devait se faire la brèche , entre les portes Pia et Salara , avait fait crouler un pan de mur d'une largeur de trente mètres. Les zouaves ne connaissaient plus de danger; postés sur la partie voisine et debout, ils faisaient un feu plongeant et meurtrier, mais meurtrier aussi pour eux-mêmes. D'autres , en chargeant et déchargeant leurs armes , chantaient avec un sublime entrain Y Hymne à Pie IX, œuvre magistrale de Gounod.
Cadorna, jugeant la brèche praticable, fit arborer sur la villa Patrizzi le signal convenu pour faire cesser le feu d"artillerie et. lancer les colonnes d'assaut.
Débouchant de la villa Patrizzi , le 39^ d'infanterie piémontaise, soutenu par le 3S^ de bersaglieri et par d'innombrables tirailleurs ,