CHAPITRE IV
Ceux d'entre nous qui, en 1846, vivaient déjà de la vie publique, ceux surtout qui y mêlaient les ardeurs de la jeunesse, ne peuvent se rappeler sans tressaillir l'ivresse universelle d'espérance, de tendresse, d'admiration, qui salua les premières années de Pie IX. Les autres chercheraient vainement à s'en faire une idée.
L'avorLement complet et définitif de la révolution française n'était pas encore un fait incontesté. Nous l'aimions tous, cette belle séductrice ; nous savions bien qu'elle n'avait enfanté jusque là que des tempêtes; mais elle promettait toujours l'âge d'or de la fraternité humaine ; nous a\ions été bercés sur ses genoux, et nous avions foi en elle. Nous espérions la concilier enfin avec la rehgion, et à force de désirer, à force de poursuivre cette conciliation, les esprits généreux croyaient la toucher du doigt.
D'autre part, de vagues aspirations vers un avenir inconnu agitaient les masses. Le monde semblait dans l'attente ; aucun établissement politique ne se sentait solide; les gouvernants eux-mêmes se défendaient moins à titre de principes qu'à titre d'intérêts, ou pour mieux dire d'expédients transitoires. La vieille Europe, tant de fois et si cruellement désillusionnée depuis cinquante ans, éprouvait comme une bouffée de jeunesse; et tous ces rêves, toutes ces espé-
rances, ravivées et fixées par les récits qui arrivaient de Rome coup sur coup, prirent corps un instant dans la personne et le gouvernement de Pie IX.
A la vérité, ce concert fut trop beau paur être durable. 11 lui manquait certaines discordances; plus d'un sage en fit la remarque, et, tout en applaudissant sincèrement pour sa part, secoua la tête à l'aspect des voltairiens, des jacobins, des agents des sociétés secrètes, délirant d'enthousiasme avec les catholiques, et plus que les catholiques.
N'importe, se disait-on, il était beau à un Pape d'accepter cette expérience; il fallait l'accomplir avec lui, généreusement et jusqu'au bout, dùt-elle ne pas réussir. Les concessions, les bienfaits de Pie IX auraient au moins ce résultat de convaincre l'impiété d'imposture, et peut-être de mesurer une bonne fois la valeur de ce qu'on appelait « l'esprit des temps nouveaux. » D'ailleurs, on pouvait être sans inquiétude. Le chef invisible n'était-il pas dans la barque, avec le successeur de Pierre pour le diriger, l'arrêter au besoin, et le préserver des entraînements du courant ?
Nous avons dit que Pie IX débuta par la publication d'une indulgence plénière sous forme de Jubilé, et par une amnistie politique générale.
De ces deux actes, le premier, bien qu'attendu comme habituel à tout nouveau pontificat, porta la joie parmi les fidèles jusqu'au bout du monde; le second éveilla immédiatement l'attention deslibéraux et les sympathies de la démocratie. Il ne réhabilitait pas, il est vrai, de la manière qu'auraient désirée les proscrits, c'est-à-dire par une amnistie sans conditions, qui eût pu passer pour une condamnation implicite du gouvernement de son prédécesseur; il leur imposait l'obligation de reconnaître leur faute et d'en faire amende honorable, en sollicitant eux-mêmes, individuellement, un pardon qui leur était accordé d'avance. Mais cette clause avait pour but, non de restreindre l'oubli du passé, mais de garantir la tranquilhté de l'avenir. Sur seize cents conspirateurs exilés ou emprisonnés, un seul refusa de témoigner du repentir et de s'engager d'honneur à ne pas abuser de la grâce qui lui était faite. Cet homme de cœur, digne d'être appelé au service d'une meilleure