CHAPITRE VINGTIÈME
ciers , deux chirurgiens et un aumônier ; mais la liste fut nécessairement incomplète, à cause du brusque licenciement qui suivit. Les pertes des Piémontais ne furent jamais avouées. On sait seulement que l'hôpital de la Consolation reçut, à lui seul, plus de cent de leurs blessés.
Revenons un peu en arrière et transportons-nous au Vatican. Le Pape avait ordonné qu'on l'éveillât quand l'attaque commencerait. La précaution était inutile , et les premiers coups de canon l'avaient trouvé debout. Plusieurs cardinaux , les chefs d'ordres religieux, les camériers, beaucoup de prélats et de nobles romains s'étaient hâtés d'accourir auprès de lui. Les diplomates étrangers s'y étaient également rendus, d'après le désir qu'il en avait exprimé et, sauf M. d'Arnimqui avait trop visiblement pris parti pour l'ennemi, tous se firent un devoir d'assister à la messe que le Saint-Père dit à sept heures et demie , selon sa coutume. Les détonations de l'artillerie se mêlaient aux paroles du saint sacrifice ; elles semblaient parfois alterner avec les invocations des litanies de la Vierge , qu'avaient entonnées les cardinaux. Après cette messe, le Pape en entendit une seconde , avec un grand calme extérieur. Mais , comme l'observe le comte de Beaufibrtdans son récit, quelles douleurs devaient s'agiter au fond de son cœur ! Ne pouvait-il pas dire , lui aussi , comme son Maitre : « Mon âme est triste jusqu'à la mort? »
Un peu avant neuf heures , les prières du souverain Pontife étant terminées , il fit introduire dans son cabinet de travail , pièce trèsvaste donnant sur la place Saint-Pierre , les membres du corps diplomatique. Ceux-ci étaient au nombre de dix-sept , et M. d'Arnim s'était décidé à venir prendre sa place parmi eux. Quand tous furent réunis , Pie IX entra dans la salle. La douceur habituelle de son visage avait fait place à une gravité attristée, et l'impression que produisit sa présence fut singulièrement profonde et émouvante. Il dit quelques mots bienveillants à chacun des assistants ; puis , s'étant assis , il les fit asseoir eux-mêmes et leur adressa, sous la forme, d'une conversation plutôt que d'un discours, quelques paroles nobles et touchantes. La voix de l'auguste vieillard s'élevait lente, solennelle et émue, souvent entrecoupée de silences. Les canons italiens
ponctuaient, en quelque sorte , chacune de ses phrases. Les yeux se tournaient involontairement du côté du bruit. On voyait alors , par les fenêtres, tomber les obus dans la ville, et pour peu qu'on se penchât, on pouvait distinguer, s'enroulant çà et là au-dessus des maisons , la fumée des incendies allumés par les projectiles ennemis.
Pie IX commença par rappeler d'autres événements analogues à ceux de l'heure présente : « Le corps diplomatique s'est déjà réuni une fois auprès de moi pour m'assister dans la tribulation. C'était en 1848, mais pas ici ; c'était au Quirinal...
» J'ai écrit au roi ; je ne sais s'il a reçu ma lettre ; mais je n'en espère que peu de chose... Bixio, le fameux Bixio, est là avec l'armée italienne. Aujourd'hui il est général. Autrefois, du temps où il était républicain, il avait promis, s'il entrait dans Rome, de jeter au Tibre le Pape et les cardinaux. Il est là, à la porte Saint-Pancrace. Ses idées se sont probablement modifiées , au moins dans la forme. Daigne le ciel le transformer entièrement et le convertir un jour, lui et les autres !
» Les élèves du séminaire américain m'ont demandé l'autorisation de prendre les armes. Je les ai remerciés et leur ai dit de se joindre à ceux qui soignent les blessés.
» Hier, en revenant de la Scala-Santa, j'ai vu tous les drapeaux qu'on a mis dans Rome pour se protéger. Il y en a d'anglais , d'américains, d'allemands, même de turcs. Lorsque je revins de Gaëte, Rome était pavoisée de même. C'était en mon honneur. Aujourd'hui c'est différent... Messieurs, je voudrais pouvoir vous dire que je compte sur vous, et que l'un d'entre vous aura l'honneur de tirer l'Eglise et son chef de la tribulation, comme jadis. Les temps sont changés. Le pauvre vieux Pape ne compte plus sur personne ici-bas; mais l'Eglise est immortelle ; Messieurs, ne l'oubliez pas !... »
Lorsque , vers neuf heures et demie, un officier d'état-major du général Kanzler apporta la nouvelle que la brèche était ouverte et l'assaut imminent, les diplomates s'éloignèrent, laissant conférer Pie IX avec le cardinal Antonelli. Au bout de peu d'instants le Pape les fît rappeler et leur dit, d'une voix brisée :