‹ Pie IXChapitre 171 sur 288 · CHAPITRE VINGTIÈME · texte numérisé non relu

CHAPITRE VINGTIÈME

« Je viens de donner l'ordre de capituler. On pourrait se défendre encore, mais à quoi bon? Abandonné de tous, il faudrait toujours succomber tôt ou tard, et je ne dois pas laisser verser le sang inutilement. Vous m'êtes témoins, Messieurs, que l'étranger n'entre ici que par la violence, et que si l'on force ma porte, c'est avec effraction; il suffît; le monde le saura, et l'histoire le dira un jour, à la décharge des Romains, mes enfants... Je ne vous parle pas de moi, Messieurs ; ce n'est pas sur moi que je pleure, mais sur ces pauvres jeunes gens qui sont venus me défendre comme leur père. Vous vous occuperez chacun de ceux de votre pays. Il j en a de partout... Je vous les recommande tous, pour que vous les préserviez des mauvais traitements dont d'autres eurent à souffrir, il y a dix ans... Je délie mes soldats de leur serment de fidélité... Pour le reste, je prie Dieu de me donner force et courage. Ah ! ce ne sont pas ceux qui souffrent l'injustice qui sont le plus à plaindre !... »

Puis il congédia le corps diplomatique. Ses yeux étaient pleins de larmes.

Resté seul, après avoir accompli ainsi ses devoirs de père, il n'oublia pas ceux de souverain. Le soir même, par son ordre, une circulaiTe du cardinal Antonelli porta à tous les gouvernements des nations civilisées le cri de la faiblesse et de la justice opprimées. Pie IX protesta de même par une allocution aux cardinaux. Mais la prudence de la peur étouffa tous les échos. Cette heure était semblable à celle de la Passion : c'était l'heure de la puissance des ténèbres.

Bien plus, il se trouva un plénipotentiaire pour applaudir. L'avocat Sénard, représentant non de la France, mais de l'avocat Jules Favre et des hommes sans mandat qui achevaient la ruine de leur pays, eut le courage de rappeler à l'Italie ses engagements solennels envers la France, mais pour la féliciter de les avoir violés, ce qu'elle n'eut jamais osé sans les malheurs de la France. La honteuse note est du 22 septembre 1870. C'est le premier châtiment de documents semblables que de les réimprimer et de forcer à les relire, de sangfroid, les hommes qui les ont signés, ou ceux qui simplement les ont excusés sous l'impression des passions du moment.

« La convention de septembre cesse virtuellement d'exister avec la

proclamation de la République française. Je félicite le roi, au nom du gouvernement français et en mon nom personnel, pour la délivrance de Rome et la consécration définitive de l'unité italienne. »

Cependant Rome était en proie à la populace cosmopolite venue de dehors à la suite de l'invasion. Quatre à cinq milliers de vagabonds et de repris de justice, ramassés dans toute l'Italie pour représenter le peuple romain et acclamer l'envahisseur à son entrée, n'avaient pas réussi à s'introduire à temps dans la ville. Errants derrière les Piémontais , ils y seraient morts de faim , pour peu que le siège se fût prolongé. Ils se précipitèrent après eux, vociférant les acclamations dont il était dans leur rôle de les faire précéder. Les prisons ouvertes grossirent ces bandes. On pilla pendant-deux jours. Des maisons furent incendiées, des soldats romains, reconnus dans les rues, furent assassinés ou noyés : « Lasciate il popolo sfogarsir ; laissez le peuple se dégonfler, » répondait flegmatiquement Cadorna à ceux qui le suppliaient de mettre un terme à de telles horreurs. Le nombre des victimes isolées, qu'il serait trop long d'énumérer, atteignit, dit-on, quatre-vingts. Certains officiers piémontais n'eurent pas honte de livrer aux forcenés qui se surnommaient vengeurs de Mentana, un officier de zouaves prisonnier, le capitaine de Couessin, qui fut couvert de horions, de soufflets et de crachats. Un autre zouave, mais qui n'avait pas été livré par les Piémontais, eut les deux yeux crevés avec le feu d'un cigare. Tirons un voile sur ces horreurs.

L'heure du départ des prisonniers était enfin venue. Les zouaves restaient les derniers^, massés sur la place Saint-Pierre, après le défilé des autres troupes par la porte Angelica. Le colonel Alet commanda de former le carré , fit présenter les armes et , élevant son épée, cria : « Vive Pie IX, Pontife et Roi ! » Ce cri répété par toutes les poitrines, attira Pie IX à la fenêtre de sa chambre à coucher, qu'il ouvrit lui-même et où il se montra, entouré de quelques prêtres. Debout, il étendit les bras, comme pour serrer tous ses enfants sur son cœur, leva vers le ciel sa tête blanche et ses mains tendues, et prononça les paroles de la bénédiction solennelle : Benedictio Dei omnipotentis. . .

Page 1