CHAPITRE VINGTIEME
Vive Pie IX ! répétèrent tous les soldats dans un indicible transport. Et les dragons, les artilleurs déchargèrent en l'air leurs carabines, pour une dernière salve d'honneur. On agitait les képis; les uns présentaient les armes, les autres les élevaient fiévreusement ; tous les yeux avaient des larmes, les sanglots coupaient la voix et se mêlaient à ce cri de : Vive Pie IX! qui montait toujours, s'élevant jusqu'au ciel. La foule qui était sur la place, les spctateurs qui se trouvaient aux balcons et aux fenêtres, agitant leurs mouchoirs, partageaient la même émotion, répétaient le même cri : Vive, vive Pie IX!
Quant à l'auguste vieillard, objet de cette ovation, c'en fut trop pour son cœur. Les dernières paroles de sa bénédiction s'éteignirent dans un sanglot. Il étendit encore, puis leva les bras au ciel et tomba en arrière, à demi évanoui, dans les bras de ceux qui l'entouraient (1).
Lorsqu'il fut revenu de sa première émotion, il chercha la solitude dans les salles de Raphaël, où il se promenait à grands pas. Le général Kanzler fut introduit auprès de lui avec M™" Kanzler et le R. P. Vannutelli. Ils le trouvèrent qui marchaient silencieux, la tête inclinée; ils se jetèrent tous à ses pieds. « Le Pape, dit le P. Vannutelli, semblait extraordinairement souffrant et épuisé; cependant l'expression de son visage restait calme et pleine de bonté. Il interrogea ma sœur, qui fondait en larmes, et la questionna sur l'hôpital où elle avait passé la journée de la veille, sur les blessés, leur nombre, leurs blessures, les secours dont ils auraient besoin : (( Les » pauvres enfants! ajouta-t-il, daigne le ciel les récompenser! Ça » été un grand crime; il doit retomber sur la tête de ceux qui l'ont » commis. »
Les soldats romains, avant de déposer les armes, défilèrent, à la porte Saint-Pancrace, devant l'armée italienne. Là se trouvait tout l'état-major de cette armée. On remarquait au miheu Cadorna, Bixio, Cosenz, et — qui s'y serait attendu? — le comte d'Arnim, ministre de Prusse, aussi rayonnant que les autres.
(1) Histoire de l'invasion des Etats pontificaux en 1870, par le comte de Beauffort.
Malgré les lâchetés diplomatiques de la P'rance officielle, le corps entier des zouaves pontificaux voulait se retirer en France et, ne pouvant plus défendre l'Eglise, se mettre au service de sa fille aînée, alors délaissée, elle aussi, du monde entier. Le gouvernement italien, désireux de faire sa cour à la Prusse victorieuse, ne le permit pas. Il fit diriger soigneusement, mais non sans les avoir abreuvés d'outrages et exposés tout le long de la route aux insultes de la populace, les zouaves hollandais sur la Hollande, les belges sur la Belgique, les suisses sur la Suisse. Les français seuls , au nombre de six cents environ, purent se rendre en France. On sait avec quelle ardeur ils reformèrent leurs cadres, appelèrent à eux de nouvelles recrues, et, sous le nom de volontaires de l'Ouest, ne marchandèrent leur sang ni à la patrie qui les avait abandonnés, ni même au gouvernement républicain qui les avait insultés. Orléans, Le Mans, Loigny, s'illustrèrent de leurs exploits. Si tous les généraux de la défense nationale avaient eu le désintéressement de M. de Charette, et tous les corps de troupes la discipline et la résolution des anciens soldats du Pape, la victoire était encore possible et la revanche eût été immédiate.
L'ordre et la sécurité se rétablirent très-lentement dans la ville. Sous prétexte de chercher des pontificaux, les garibaldiens pénétraient chez les citoyens les plus paisibles et n'en sortaient que chargés de tout ce qu'ils pouvaient emporter. Les juifs du Ghetto, ou du moins beaucoup d'entre eux, les débarrassaient à vil prix de ce butin. On s'empara, avec un soin tout particulier, des dossiers de la police. On les déchira sous les yeux des soldats indifférents, et c'est ainsi que les garibaldiens les plus compromis avec la justice purent se faire une innocence et une sécurité qu'ils ne connaissaient plus depuis longtemps. Les brigands officiels ne pouvaient rien pour réprimer ceux de la rue ; eux-mêmes n'avaient d'autre souci que de voler en grand, le plus promptement possible, au nom du droit nouveau. Les commissaires de Victor-Emmanuel ne perdirent pas un seul jour. Quand le calme se rétablit et que les violations de domicile commencèrent à soulever des réclamations, tout était déjà confisqué : bibliothèques, archives, collèges et musées.