CHAPITRE VINGT-UNIÈME
Vecchia, par un bâtiment de la marine française, YOi^énoque. Dès que les élections eurent délivré le pays de ce misérable gouvernement du 4 septembre, qui, par l'organe de l'avocat Sénart, avait osé applaudir au manque de parole de l'Italie envers la France, la politique séculaire de la fille aînée de l'Eglise fut reprise à l'égard du Saint-Siège, mais reprise dans la mesure modeste qu'imposait la faiblesse d'une longue convalescence , après des secousses mortelles. h'Orénoque avait pour mission de se tenir à la disposition de Sa Sainteté, pour le cas où elle quitterait Rome; il stationna à Givita-Vecchia jusqu'au mois d'octobre 1874.. A cette époque, par complaisance pour l'Italie, ou plutôt pour la Prusse, on dut le rappeler. On le remplaça par le Kléber qui, tout en se tenant prêt à répondre en tout temps à l'appel du souverain Pontife, stationna non plus dans les eaux italiennes, mais dans les eaux françaises les plus rapprochées, à Bastia, Précaution trop illusoire, évidemment, car dans l'hypothèse que le Pape aurait besoin d'appeler le Kléber à son secours, ceux qui l'obligeraient à fuir ne lui laisseraient assurément pas le libre usage des fils télégraphiques ; mais symptôme et gage précieux de bon vouloir. La présence de. ce petit navire immobilisé, avec une mission spéciale, dans un port de l'île de Corse, atteste que la France est toujours la France. Elle somme, en quelque sorte, la Providence de la guérir promptement de ses blessures, pour lui permettre, au besoin, quelque chose de moins inefficace.
Triste, mais résigné. Pie IX s'enferma avec ses serviteurs fidèles , dans le petit coin de terre qu'on lui laissait. Quoique le plus affligé de tous, il était le plus serein, et trouvait encore des paroles de gaieté. M^' Daniel, aumônier des zouaves, obligé de regagner la France avec les autres , vint prendre congé de lui : « Eh bien ! lui dit-il, mon bon Daniel, nous voilà vraiment dans la fosse aux lions! »
Un prince romain , qui lui apportait ses condoléances , lui baisa les pieds et les mains et lui dit d'une voix entrecoupée de sanglots :
« Je ne puis, je ne puis parler! — Quoi! lui répondit Pie IX,
vous venez pour me consoler, et il faut que je vous console! Ne craignez pas; c'est un orage qui passe. Rome reçoit une correction,
dont elle avait besoin, mais, entendez-le bien, une correction et non une punition. Dieu corrige ceux qu'il aime, et il punit ceux qui se sont éloignés de lui. Ne craignez pas ! Ces nouveaux maîtres de notre ville sont bien plus embarrassés que nous ; ils sont au bout de leur chemin. »
Informé que Victor- Emmanuel avait l'audacieuse prétention de faire célébrer les saints offices dans la chapelle du Quirinal, il jeta l'interdit sur cette chapelle, et défendit qu'on y dît la messe pour l'usage de la cour usurpatrice.
Le bruit que le Pape voulait partir, qu'il était déjà parti, circula plus d'une fois dans Rome. Le gouvernement envahisseur ne redoutait rien tant que de voir ce bruit se réaliser; aussi fit-il longtemps surveiller avec soin toutes les routes, particulièrement celle de Civita-Vecchia. Il était impossible de rien expédier du Vatican pour cette ville, à l'insu de la police italienne, et l'on ne put envoyer au dehors les archives de l'Eglise, les reliques et certains vases sacrés qu'il eût été prudent de mettre en lieu sûr.
Quant à Pie IX, sa résolution de ne pas quitter Rome fut prise dès les premiers jours de septembre 1870, ainsi qu'il l'a déclaré depuis (1). Il espérait que sa présence empêcherait quelque mal. Lui parti , on se gênerait moins , pensait-il , pour s'emparer de tous les couvents, de toutes les propriétés religieuses, et la condition du clergé deviendrait beaucoup plus misérable. Le corps diplomatique resté en grande partie auprès du souverain Pontife était en outre, pour le gouvernement usurpateur, un témoin embarrassant, et qui imposerait des ménagements. La présence du Pape n'empêcherait pas le dépouillement de l'Eglise, mais les spoliateurs y mettraient plus de formes , plus de lenteurs ; on gagnerait du temps, et c'est beaucoup dans les affaires humaines.
Pie IX a énoncé lui-même, et d'une manière plus frappante encore, ks motifs qui l'engagèrent à ne pas s'éloigner. Un soir qu'il venait de donner audience au cardinal de Bonnechose, archevêque
(1) Discours du 21 juin 1875 , dont nous avons déjà cité plus haut une partie.