‹ Pie IXChapitre 182 sur 288 · CHAPITRE VINGT-UNIEME · texte numérisé non relu

CHAPITRE VINGT-UNIEME

de Rouen, et à deux de ses prêtres (1), il retint le cardinal tout seul, en lui disant qu'il avait quelque chose à lui communiquer : (( Je désire, ajouta-t-il, vous offrir un souvenir; l'objet en soi a peu de valeur; l'intention en fera tout le prix. » C'était une plaque d'ivoire, de petite dimension, entourée d'un cadre d'or surmonté des armes du Saint-Siège, et représentant avec une exquise perfection une scène touchante de la vie de saint Pierre : « Vous voyez, dit Pie IX, le sujet fréquent de mes méditations depuis bien des années. Lorsque le prince des apôtres, fuyant la persécution, quitta la ville de Rome, il rencontra non loin de la porte Saint-Sébastien Notre-Seigneur lui-même portant sa croix d'un air plein de tristesse : « Domine, quo vadis? Seigneur, où allez-vous? s'écria Pierre. — » Je vais, répondit Jésus-Christ, je vais à Rome pour y être cru- » cifié de nouveau, pour y mourir à ta place, puisque le courage te » manque! » « Pierre comprit, dit le Saint-Père, et il resta à Rome. Je fais de même; car si je quittais en ce moment la ville éternelle, il me semble que Notre-Seigneur m'adresserait le même reproche. Eh bien ! c'est cette scène que je veux vous laisser en souvenir. Elle n'est peut-être au fond qu'une pieuse légende ; mais pour moi elle est un enseignement décisif. » Pie IX, en parlant ainsi, remit au cardinal le précieux médaillon, avec un écrin rouge destiné à le renfermer.

Un autre jour, un prêtre français dit à Pie IX, à la fin d'une audience : « Très-Saint-Père, ce matin, je vous ai vu pleurer, quand vous passiez devant le tombeau de saint Pierre : quelle était la cause de vos larmes? » Pie IX lui répondit : « Nos ennemis sont innombrables, vous le savez; et parce que, au lieu de les haïr, nous devons les sauver, je viens de m'immoler pour eux sur le tombeau de saint Pierre : voilà pourquoi je pleurais. »

La plupart des fonctionnaires pontificaux, employés des ministères et des musées , professeurs , magistrats , refusèrent le serment à l'usurpateur. Le marquis Cavalletti , Sénateur, c'est-àdire maire de Rome, donna l'exemple. Il fut remplacé par un

(1) Le 29 septembre 1872.

nommé Pianciani , qui avait commandé l'aile gauche de Garibaldi à Mentana.

L'Académie romaine d'archéologie, qui compte parmi ses membres le commandeur Visconti et le chevalier de Rossi , sommée de changer son titre de pontificale en celui de royale, refusa énergiquement. Aussi, lui ferma-t-on les portes de la Sapience, où elle tenait ses séances habituelles. Les doctes travaux de l'illustre compagnie se trouvèrent donc interrompus forcément.

Les employés de la Zecca, nom que l'on donne à la fabrique de la monnaie pontificale, furent les seuls auxquels, sans doute par oubli, on n'imposa d'abord aucune obligation contraire à leur conscience. Lorsqu'on s'aperçut, en février 1875, qu'ils n'avaient point prêté serment au gouvernement subalpin, on les obligea à cette formalité, sous peine de perdre leur place. Tous préférèrent sacrifier leur position et s'en allèrent, donnant ainsi un grand exemple de fidélité et de désintéressement qui excita l'admiration de ceux mêmes qui les renvoyaient.

Pie IX, qui croit à la sainteté du serment, ne pouvait ni autoriser ses employés à un parjure, ni les laisser mourir de faim. Il continua leurs traitements à tous ceux qui en avaient besoin, en même temps qu'il se décidait lui-même à refuser toute indemnité de l'envahisseur, et à ne vivre plus que des aumônes des fidèles.

Cependant, Victor-Emmanuel et ses ministres s'occupaient de calmer les derniers scrupules de leurs adhérents, et achevaient d'endormir la conscience déjà si complaisante de l'Europe. Le 13 mars 1871 fut promulguée une loi dite des Garanties, qui déclarait la personne du souverain Pontife sacrée et inviolable, lui reconnaissait les honneurs souverains , lui assurait une dotation annuelle de 3,225,000 francs, ainsi que la jouissance des palais du Vatican et de Latran et de la villa pontificale de Castel-Gandolfo, et pourvoyait à la complète liberté des futurs conclaves et conciles œcuméniques.

Cette loi des garanties n'étant pas un contrat bilatéral, ne fut prise au sérieux par personne. Elle n'oblige aucunement le Saint- Siège, qui n'eut aucune part à sa confection. Sous une apparence

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