‹ Pie IXChapitre 187 sur 288 · CHAPITRE VINGT-UNIÈME · texte numérisé non relu

CHAPITRE VINGT-UNIÈME

personnel la chambre même du souverain Pontife ; ce fut elle qui voulut que la salle des conclaves fût changée en salle de hal, et qui y dansait des nuits entières, au lendemain, pour ainsi dire, de la mort de ses parents ; ce fut elle qui patronna les nouvelles écoles athées ou protestantes. Elle était présente, lorsque le maire garibaldien Pianciani fit renverser la croix qui s'élevait au milieu du Golysée et démolir, sous prétexte de fouilles, les stations du chemin de la croix érigés sur cette terre imprégnée du sang de millions de martyrs. Ces fouilles ne pouvaient aboutir- à aucun résultat. Elles avaient été pratiquées une première fois, de 1812 à 1814, par ordre de Napoléon I", et Pie IX rappela lui-même qu'il les avait vues soixante ans auparavant, et que le Colysée ressemblait alors à un cloaque de boue. Mais ce n'était point l'amour de la science qui poussait les nouveaux barbares. Il s'agissait pour eux de déchristianiser Rome. On ne peut en douter lorsqu'on les vit faire disparaître aussi la croix du sommet du Capitole et des obélisques, puis fermer, puis détruire l'antique chapelle bâtie au-dessus de la prison Mamertine, prison consacrée par la captivité de saint Pierre et de saint Paul.

La population romaine, en présence de ces sacrilèges, était plongée dans le deuil et la désolation. On comparait les deux rois et leurs habitudes, et la comparaison ne profitait pas au dernier venu. De là pour le roi intrus une infériorité de situation qui lui rendait intolérable le séjour de Rome. La noblesse le fuyait, le peuple affectait de le mépriser encore plus que de le haïr ; les étrangers ne cherchaient que le Pape, et, pour mille visiteurs qui venaient s'agenouiller au Vatican, il ne s'en trouvait pas dix qui cherchassent l'occasion d'aller au Quirinal. Les princes eux-mêmes , comme il arriva à des membres des familles régnantes d'Autriche et de Bavière, s'arrêtaient à Naples ou à Florence, dans leurs excursions en Itahe, quand ils savaient Victor-Emmanuel à Rome.

■ Les jours d'élections, un quart à peine des électeurs se présentaient au scrutin, et encore presque tous les votants étaient-ils des étrangers accourus à la curée des places dans la nouvelle capitale, des buzurri, comme on les appelait avec dédain. Rome était la seule

ville pour laquelle on ne pût trouver un maire parmi les anciens citoyens.

Il est à croire que Victor-Emmanuel eût volontiers ramené sa capitale à Florence. Ses flatteurs intimes proposèrent plus d'une fois de la transporter à Naples. Ils alléguaient l'impossibilité de concentrer à Rome tous les services administratifs, la cherté des loyers et les plaintes graves des employés venus de Florence, la chaleur, les fièvres, l'inconstance du climat, l'insurmontable aversion des députés et des sénateurs pour un séjour où on ne les réunissait qu'à grand peine en nombre légal pour voter. Mais la Révolution ne permettait plus de choisir.

Au milieu de ces tribulations , le ciel avait ménagé au grand Pape, et à tout l'univers catholique affligé dans sa personne, de rares et admirables consolations. Le 16 juin 1871 amena pour lui un anniversaire que nul de ses prédécesseurs n'avait connu. Il atteignit et dépassa les années romaines de saint Pierre.

« Tu non videbis annos Pétri : tu ne verras pas les années de Pierre. » C'était là une tradition consacrée, jusqu'à un certain point, par la liturgie elle-même, dans la cérémonie du couronnement des Papes, et bien que l'un d'eux eût répondu, dit-on, que « ce n'est pas de foi : non est de fide, » aucun cependant, jusqu'à Pie IX, n'avait donné le démenti à la prophétie.

Le chef des Apôtres ne vint pas à Rome aussitôt après l'Ascension du Sauveur. Il continua, pendant deux années environ, à annoncer la bonne nouvelle aux habitants de Jérusalem et de la Judée; ensuite il se rendit à Antioche, alors capitale de l'Orient, et s'en constitua évêque, et ce ne fut que sept années plus tard, l'an 42, au temps de la Pâque juive, qu'il transporta à Rome, capitale du monde, le siège central de la chrétienté. Il y resta jusqu'à son martyre, sous Néron, probablement en l'an 67. Ainsi saint Pierre a été Pape trente-quatre ans environ; mais il ne fut évêque de Rome que durant vingt- cinq ans et quelques jours.

L'anniversaire du 16 juin 1871 ne fut pas célébré à l'extérieur, dans la grande cité catholique, avec l'éclat qu'il aurait eu en d'autres circonstances. La fête fut purement religieuse; elle n'eut lieu que

Page 1