CHAPITRE VINGT-UNIEME
» Hélas ! tant que durera le présent état de choses, ces cérémonies ne peuvent avoir lieu. Vous vous souvenez que, le vendredi saint, tous les autels sont voilés de noir, en signe de deuil. C'est une image de la situation actuelle de l'Eglise. Elle est en deuil. Rome a perdu son cachet de capitale du inonde catholique, tant on y commet d'horreurs et d'iniquités, tant on y entend de blasphèmes. Supplions le Seigneur de mettre un terme à une transformation si douloureuse.
» Le commencement de la nouvelle année est pour moi rempli d'amertumes, à cause des maux dont je viens de vous parler. Je souhaite que, pour vous, elle soit pleine de prospérités; et afin que ce souhait se réalise, je vous donne ma bénédiction.
» Je bénis vos personnes, vos familles et les contrées auxquelles vous appartenez. »
On a quelque peine à comprendre, après cela, comment Victor- Emmanuel put se flatter, vers la même époque, de l'espoir de se faire amnistier de ses méfaits par le souverain Pontife, tout en en poursuivant le cours.
Un matin de 1872, vers sept heures, l'empereur du Brésil, hôte de Victor-Emmanuel depuis quelques jours, se présenta au Vatican, Le Saint-Père disait sa messe. On lui annonça après la messe la présence de l'empereur du Brésil, qui était assurément fort peu attendu à une heure aussi matinale.
Le Saint-Père ordonna de l'introduire. Alors l'empereur s'étant présenté. Sa Sainteté lui demanda : — Majesté, que désirez-vous ? — Sainteté, je vous en prie, ne m'appelez pas Majesté. Je suis ici le comte d'Alcantara.
Le Saint-Père, sans s'émouvoir, lui dit alors : — Eh bien ! mon cher comte, que désirez-vous ?
. — Sainteté, je suis venu vous demander de me permettre de vous présenter Sa Majesté le roi d'ItaUe.
A ces mots le Saint-Père se leva et, d'un regard foudroyant, il adressa au malencontreux empereur d'énergiques paroles.
« 11 est inutile;, dit-il, que voas me teniez ce langage. Que le roi du Piémont abjure ses méfaits, qu'il me restitue mes Etats, et alors je consentirai à le voir. Mais pas avant. »
L'empereur du Brésil envoya une lettre au Saint-Père pour demander pardon d'avoir accepté d'être témoin au baptême de l'enfant du prince royal de Prusse. Il pria Sa Sainteté de daigner lui accorder l'absolution de toutes les censures qu'il avait encourues en prenant ainsi part à un acte défendu par l'Eglise.
Pie IX parlant de cette lettre, dit qu'il en était très -satisfait. H L'Empereur eût été mieux avisé d'y penser avant, ajouta-t-il; mais mieux vaut tard que jamais. »
Cependant la prolongation des jours de l'épreuve faisait un devoir à Pie IX de ne pas différer davantage une mesure devenue nécessaire, mais qu'il lui répugnait de prendre à cause de sa gravité même, tant que l'Eglise romaine restait à la merci du pouvoir séculier. Le sacré Collège se voyait menacé, par des décès successifs, d'être bientôt réduit à une minorité insuffisante. Vingt-neuf chapeaux étaient vacants. Pie IX se décida, à la fin de 1873, à faire douze créations nouvelles; mais il voulut que son choix fût une protestation contre le gouvernement italien. Les jésuites avaient été expulsés de Rome, les premiers de tous, comme il arrive dans toutes les persécutions. De plus, Victor-Emmanuel venait enfin de s'emparer du collège romain, propriété de la compagnie de Jésus, malgré les espérances contraires qu'il avait naguère permis à la diplomatie de concevoir. Pie IX tint à prendre un cardinal parmi les jésuites. Il choisit le P. Tarquini, professeur de droit canonique à la Sapience, et lui dit en lui remettant le chapeau :
« Sachant que les jésuites n'acceptent pas volontiers les dignités ecclésiastiques, je n'avais point songé, jusqu'ici, à donner la pourpre à aucun d'eux ; mais les injustices que souflre en ce moment votre Compagnie, m'y ont déterminé. Il m'a paru nécessaire de faire connaître ainsi ce que je pense des ineptes calomnies dont vous êtes victimes, et de donner à vos frères et à vous un témoignage de mon estime et de mon affection. »
C'était en efiTet la plus digne réponse à ceux qui venaient de mettre les jésuites hors du droit commun, à Rome, à Berlin et ailleurs. Ainsi que le disait Jeanne d'Arc de son drapeau, ceux-ci sont assez souvent à la peine : il est bien juste qu'ils soient à l'honneur.