CHAPITRE VINGT-UNIÈME
Pie IX fit encore deux autres promotions de cardinaux, dans le courant de 1875, parce qu'elles lui furent imposées par la nécessité. Mais il ne consentit jamais à mettre un terme au deuil public de l'Eglise, ni à franchir la ceinture de gardes piémontaises qui entourent le Vatican. Les modérés, comme on en rencontre toujours, ne manquèrent pas de le lui reprocher, et les journaux de la révolution ont essayé bien des fois de le découronner de l'auréole de sa captivité, en affirmant qu'il n'est captif que parce qu'il le veut bien. La soirée du 20 juin 1874 prouva le contraire.
Ce jour-là, vingt-huitième anniversaire de son couronnement, un Te Deum fut célébré dans la basilique vaticane. Le gigantesque édifice se trouva entièrement rempli, ce qui arrive rarement. On estima à plus de cent mille personnes, c'est-à-dire aux deux tiers des Romains en état de sortir de chez eux, la foule massée tant dans la basihque que sur la place Saint-Pierre et sur celle de Risticucci. Au sortir du Te Deum, tous les regards se portèrent, par un mouvement bien naturel, vers une fenêtre dQ second étage du palais, celle de la chambre du Pape. Tout à coup une figure blanche parut dans l'embrasure de la fenêtre. A cette vue, un cri s'éleva d'en bas, cri immense dans lequel sembla passer l'âme de tout un peuple saluant son roi prisonnier. Il dura longtemps et, bien que la fenêtre se fût refermée aussitôt, il se prolongea, grandissant toujours, jusqu'à l'arrivée des troupes de Victor-Emmanuel, qui balayèrent la place. La foule s'écoula alors sans résistance. La police arrêta néanmoins une douzaine de personnes, dont six dames, de la meilleure société de Rome, qui furent relâchées, et quatre jeunes gens qui furent condamnés ensuite, l'un à deux ans, et les autres à quelques mois de prison pour avoir crié : « Vive le Pape-Roi ! » crime dont ils ne se défendirent point.
Cet événement fit toucher du doigt une vérité contestée jusqu'alors, c'est que le Pape était bien réellement captif et dans l'impossibilité, non-seulement morale, mais matérielle, de sortir du Vatican. Que serait-il arrivé, en eff'et, s'il se fût montré dans les rues de Rome, lui qui ne pouvait même se laisser voir à une fenêtre sans exposer son peuple aux violences de la police, et ses ennemis à l'irri-
tation de démonstrations populaires qui leur signifiaient si clairement qu'ils étaient des étrangers ?
Depuis que Garibaldi et ses séïdes se sont fixés à Rome, une autre impossibilité, d'une nature bien difî'érente, ^ais non moins grave, s'est ajoutée à la première. Se figure-t-on le doux Pie IX rencontrant dans les rues le fanatique de Mentana?
Toutefois, dans les premiers jours de 1875, Pie IX ne put résister au bonheur de faire une visite à la basilique de Saint-Pierre, qu'il n'avait pas revue depuis quatre ans. et demi, mais il y descendit par l'escalier qui fait communiquer directement son palais avec le saint temple. Les portes de la basilique étaient closes, et il ne s'y trouvait que les membres du chapitre et autres personnes attachées au service de l'église. Le Saint-Père les admit tous au baisement des pieds et de l'anneau pontifical. Après s'être agenouillé devant le saint Sacrement et devant le tombeau des saints apôtres, Pie IX s'avança vers la grande statue de bronze de saint Pierre. Il retira sa calotte blanche et plaça sa tête nue sous le pied delà statue. Sa Sainteté demeura plusieurs minutes dans cette position, supphant le prince des apôtres de mettre bientôt fin aux maux qui affligent la sainte Eglise. Tous les assistants furent profondément émus de cet acte d'humilité du Vicaire de Jésus-Christ. M^"' Langénieux, nouvel archevêque de Reims, qui se trouvait à Rome depuis quelques jours, faisait partie de la suite du Saint-Père.