‹ Pie IXChapitre 193 sur 288 · CHAPITRE XXn · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXn

Pie IX observait un jour <( qu'il n'avait pas besoin d'inviter ses enfants à accomplir envers leur père cette œuvre de miséricorde qui consiste à visiter les prisonniers. » C'est à peine s'il peut suffire à recevoir ceux qui viennent le visiter des cinq parties du monde.

11 les reçoit tous, cependant, et s'il y a des tours de faveur, ils sont pour les humbles et les pauvres. Plus d'une fois il a fait mettre en tête de la liste des visiteurs ceiLX qu'on lui signalait comme appartenant aux conditions sociales les plus méprisées.

En arrivant au Vatican, on a d'abord le cœur serré par la présence des gendarmes italiens qui stationnent à l'entrée, sous prétexte de garder le souverain Pontife, ensuite par la vue d'autres gardes, revêtus d'uniformes pontificaux, ceux-là, mais se promenant tristes et silencieux à l'intérieur du palais dont ils ne franchissent jamais le seuil. Sous cette impression pénible, on se dirige vers la salle qui est indiquée comme celle de l'audience. On s'attend peut-être à voir un vieillard décrépit, s'appuyant aux bras de deux serviteurs, à entendre les monotones doléances d'un homme fatigué de tant de trahisons et déçu de toutes ses espérances. Eccolo! Le voilà! chuchote-t-on à voix basse. En se hissant sur la pointe des pieds, en comprimant les battements du cœur, on peut le voir alors traversant successivement la salle des cardinaux, celle des évêques, celle des grands et de la garde noble, encombrées presque toujours par la foule. Tant qu'on l'aperçoit de loin, une crainte, et comme un tremblement involontaire, se mêle à l'émotion. Mais toutes ces impres-

sions se dissipent, et l'âme se livre tout entière à la confiance, à la joie, à l'attendrissement, en approchant ce doux et majestueux vieillard de quatre-vingt-cinq ans, qui paraît en avoir soixante-dix, dont la taille se redresse en vous parlant, et qui sait trouver pour chacun un mot gracieux, un encouragement, une parole ou un sourire fortifiant. Tous les visiteurs ne sont plus alors que comme des petits-fils en présence de leur grand'père.

Le regard de Pie IX, dans ces circonstances, va au cœur avec sa parole. On a dit qu'on emporte, en le quittant, comme un rayon de son âme. Tous ceux qui ont eu le honheur de l'approcher ont fait l'heureuse expérience de cette vérité.

Quand les audiences sont un peu nombreuses, il élève la voix et parle à tous en même temps. On peut envoyer ses discours à ceux qui ne les ont pas entendus, mais on ne peut envoyer ni sa voix pénétrante, ni son accent si ferme et si doux, ni son geste si digne, ni l'expression de sa belle physionomie. C'est la grandeur du Pontife suprême unie à toute la familiarité du meilleur des pères. Il n'écrit jamais ses allocutions; il les prépare même fort rarement, faute de loisir. L'Esprit saint est son inspirateur.

Il s'exprime principalement en italien ou en français, quelquefois en latin ou en espagnol, suivant la composition de l'auditoire; mais si ce dernier est un peu mêlé, il choisit le français, qu'il parle trèspurement.

Bien des gens trouvent qu'il parle beaucoup, qu'il parle trop. Tous ceux que cette parole embarrasse et confond, les lâches, les habiles, les indécis s'unissent aux révolutionnaires de Rome pour l'appeler il Papa verboso, le Pape verbeux. Ils préféreraient le mutisme peu compromettant de Victor-Emmanuel, auquel on ne peut arracher une parole sur les questions sérieuses : « Vedremo, ne ri- 'parleremo, nous verrons, nous en reparlerons, » répond invariablement le prince piémontais ; puis il tousse, met les mains dans ses poches ou caresse la poignée de son sabre; et si la conversation touche aux embarras publics ou aux pauvres qu'il a faits et qu'il s'agirait de soulager, il la détourne sur la prochaine chasse au chamois dans les Alpes.

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