‹ Pie IXChapitre 199 sur 288 · CHAPITRE VINGT-DEUXIÈME · texte numérisé non relu

CHAPITRE VINGT-DEUXIÈME

hasard et courir volontairement à l'abîme? Oui, le suffrage universel mériterait plutôt le nom de folie universelle ; et quand les sociétés secrètes s'en emparent, comme il arrive trop souvent, celui de mensonge universel. »

Il disait enfin à la noblesse romaine (1) :

« Je me rappelle que, dans ma jeunesse et dans cette même ville de Rome, je parlais un jour avec un prince romain, alors très-âgé, et qui me disait, en la présence d'un sien neveu, que le trône a deux soutiens : le clergé et l'aristocratie. Ce prince avait raison et vous m'en donnez la preuve. Votre présence ici me démontre quelle a été votre volonté par le passé et ce qu'elle est en ce moment. Si votre volonté et votre concours n'ont pu empêcher la chute momentanée de mon trône , il n'y a pas eu de votre faute. Tout le monde le sait et peut en rendre témoignage.

» La miséricorde de Dieu ne se voilera pas toujours à nos yeux. Jésus-Christ aime l'aristocratie, ainsi que je crois vous l'avoir dit autrefois. Jésus-Christ a voulu naître noble; il a fait connaître par l'Evangile sa généalogie jusqu'à Joseph, jusqu'à Marie de quâ natus est JesM.9. Donc, l'aristocratie, la noblesse est un don de Dieu; cherchez à l'honorer avec soin. Je sais que vous l'honorez en vous consacrant aux œuvres de piété et de bienveillance, à la grande édification du public et au profit éternel de vos âmes.

» J'ai dit que l'aristocratie et le clergé sont les soutiens du trône : je reviens sur ce sujet pour déclarer hautement que les trônes soutenus uniquement par ce qu'on appelle aujourd'hui les masses, c'est-à-dire par un ramassis d'hommes passionnés et mobiles, sous la direction de gens qui vivent plongés dans l'incréduhté et dans des sentiments de haine contre Dieu et contre l'Eglise , sont mal fondés et fort mal soutenus, car ces appuis sont faibles, incertains, inconstants Attendons-nous à admirer la sagesse insondable de

Dieu dans les événements contemporains »

11 a exphqué admirablement, en quelques mots, pourquoi il faut aux Papes un pouvoir temporel ;

(1) Le 1" janvier 1873.

(( Pour que les Papes soient libres, il faut qu'ils ne dépendent de personne sur terre, c'est-à-dire qu'ils soient souverains, mais d'une souveraineté réelle, et non fictive comme celle qu'on prétend Nous avoir faite ici et qui est à la merci d'un roi étranger. . .

» Certainement, si, au lieu du pouvoir temporel, les successeurs de saint Pierre avaient reçu la même puissance qu'avait le Prince des apôtres, et dont nous voyons une preuve splendide dans la mort d'Ananie et de Saphire, ils auraient une force tellement grande, qu'ils pourraient bien se passer du pouvoir temporel pour gouverner librement l'Eglise de Dieu. Mais puisque Dieu en a disposé autrement, et que nous n'avons pas la puissance surnaturelle dont disposait saint Pierre, il est absolument nécessaire que les souverains Pontifes ne soient soumis à aucune autorité humaine pour pouvoir diriger l'Eglise de Jésus-Christ en toute liberté ; il faut donc qu'ils aient un pouvoir temporel (1). »

L'éloquence de Pie IX éclate rarement en grands mouvements oratoires ; elle se contente d'une certaine chaleur contenue qui ne lui manque jamais. Cependant ceux qui eurent le bonheur d'assister à l'audience du 13 avril 1875 (ils étaient trois cents, de diverses nations ) , se souviennent encore du frisson de terreur qui parcourut l'auditoire lorsqu'on entendit l'auguste vieillard s'écrier :

« Je m'adresse à un absent qui m'entendra; je m'adresse à un

(1) Ces paroles de Pie IX rappellent celles de Napoléon 1«^, lorsqu'il n'était encore que premier consul :

« L'institution qui maintient l'unité de la foi, c'est-à-dire le Pape, est une institution admirable. On reproche à ce chef d'être un souverain étranger. Ce chef est étranger, en effet, et il faut en remercier le ciel. Le Pape est hors de Paris, et cela est bien; il n'est ni à Madrid ni à Vienne, et c'est pourquoi nous supportons son autorité spirituelle. A Vienne, à Madrid, on est fondé à en dire autant. Croit-on que, s'il était à Paris, les Viennois, les Espagnols consentiraient à recevoir ses décisions? On est donc trop heureux qu'en résidant hors de chez soi, il ne réside pas chez des rivaux, qu'il habite dans cette vieille Rome, loin de la main des empereurs d'Allemagne, loin de celle des rois de France ou des rois d'Espagne, tenant la balance entre les souverains catholiques, penchant toujours un peu vers le plus fort, et se relevant bientôt si le plus fort devient oppresseur. Ce sont les siècles qui ont fait cela, et ils l'ont bien fait. Pour le gouvernement des âmes, c'est la meilleure, la plus bienfaisante institution qu'on puisse imaginer. Je ne soutiens pas ces choses par entêtement de dévot, mais par raison. »

Page 1