CHAPITRE VINGT-DEUXIÈME
« Que ferons-nous en des temps si tristes? Je me souviens d'Esaû, quand pris de fureur il marchait contre Jacob. Celui-ci, voyant le péril, se mit en position pour l'attendre. Il plaça en première ligne ses serviteurs, puis ses enfants, puis l'innocente Rachel. Nous imiterons donc Jacob. Nous avons un Esaû qui nous persécute durement et cruellement : ainsi, en première ligne, nous placerons notre clergé avec ses paroles et ses exemples, puis tous les bons catholiques prompts à l'imiter et aie soutenir. Mais notre Rachel est dans les cieux, et c'est la Mère de Dieu, notre Mère, l'aide du chrétien, le refuge des pécheurs, la destruction de toutes les hérésies et de toutes les erreurs. »
« Ayez confiance en Dieu, et ne craignez point, luttez par tous les moyens possibles; soutenez vos droits parla parole et par les écrits. Parlez avec respect, mais avec fermeté; dites la vérité, et dites-la le front haut. Ne soyez pas téméraires, mais forts. »
« La crainte est cependant conseillée dans les livres saints (Pie IX s'exprimait ainsi devant les cardinaux, le 23 décembre 1875, en répondant à leurs souhaits d'heureuse année). Bienheureux ceux qui craignent! Mais la crainte peut venir de deux motifs. L'archange Gabriel nous le montre clairement dans les paroles qu'il adressa d'abord à Zacharie, puis à la Vierge immaculée.
» Le grand-prêtre craint, et l'archange lui dit : Noli timere. La Vierge sainte craint aussi, et l'archange lui dit également : Ne timeas. Il les conforte tous deux. Et cependant Zacharie est puni par un mutisme passager ; il est condamné au silence, et Marie est récompensée, et elle sera bénie de toutes les générations, comme elle le confesse et déclare elle-même dans son Cantique : Ecce enim ex hoc beatam me dicent omnes generationes.
» Cette différence procède précisément des motifs divers de leur
crainte. Zacharie craignit, mais avec une crainte de défiance, et il mérita un châtiment; Marie craignit, mais avec une crainte d'humilité, et pour cela elle fut glorifiée par les grandeurs immenses que Dieu opéra en elle : Fecit mihi magna qui potens est.
)) Pareillement, à notre époque tous ceux qui vivent de foi, en réfléchissant sur la grande ruine sociale, sont plongés dans la crainte; mais cette crainte n'est pas sans confiance en Dieu. Et dans la solitude de leurs cœurs ils sentent en eux-mêmes l'encourageante parole : Noli timere. Pourquoi craindre? Le Seigneur ne peut permettre que nous soyons chargés d'un poids au-dessus de nos forces. Lui-même nous l'a garanti en disant : Dabo vobis potum in lacrymis in mensurâ; et confiants, ils répètent avec la Vierge sainte : Fiat mihi secundum verbum tuwn. Qu'en tout, ô mon Dieu, votre sainte volonté soit faite !
» D'autres craignent d'une crainte incertaine et découragée; tournant le regard autour d'eux, et ne voyant d'aucun côté se lever un rayon de lumière qui accompagne l'aurore désirée , ils sont en défiance et déclarent les désordres arrivés à tel point qu'on ne peut en trouver le remède nulle part. A ceux-là je dirai avec le même archange : Non erit impossibile apud Deum omne verbum.
» Mais cette crainte pourrait aussi naître dans quelques autres du désir de leur commodité. Personne n'ignore combien peut influer sur des cœurs peureux la crainte de maux plus grands et combien ils sont enclins à sacrifier leur propre dignité, et parfois même leur conscience, pour s'adapter aux conseils des novateurs politiques et obtenir des avantages temporels par une adhésion à ces conseils, qui sont toujours méprisables et faux.
» Je voudrais donc dire à ces timides : tournez-vous vers les bons, ils sont nombreux, prenez courage et vigueur. Tournez-vous principalement vers le sacré Collège des cardinaux qui continuent fermes dans l'exercice de leurs devoirs, et qui dans les saintes congrégations multiplient leurs labeurs en proportion de la déplorable augmentation des désordres sociaux ; ce qui ne doit point étonner, car les désordres mêmes induisent les peuples à tenir le regard fixé vers le Saint-Siège. »