CHAPITRE VINGT-DEUXIEME. 39o
Le prince avait eu le bon goût de refuser, pour venir au Vatican , les équipages de Victor-Emmanuel. La princesse portait une robe très -simple , comme pour rendre hommage aux sentiments de Pie IX , bien connu pour détester les toilettes éclatantes chez les femmes. Le contraste était frappant entre le placide vieillard à la fin de sa carrière, et le beau jeune couple à la fleur de l'âge. Tous deux grands causeurs, tous deux renommés pour leur finesse et leur esprit d'observation; le prince et le Pape paraissaient charmés de se rencontrer, et la princesse, dont les regards allaient alternativement de la figure animée de son mari à la physionomie bienveillante du vieillard, avait les yeux remplis de larmes.
Le Pape engagea la conversation en exprimant la plus haute admiration pour le caractère public et privé de la reine d'Angleterre, et avec im sourire expressif dans lequel perçait une légère pointe d'ironie italienne, il fit ses remerciements à ceux des ministres anglais qui plus d'une fois lui avaient offert , au nom de la reine, un asile sur le territoire britannique : « Vous le voyez, prince, je n'ai pas quitté Rome aussitôt que quelques-uns de vos hommes d'Etat le pensaient. »
Il fit ensuite allusion à sa situation présente, et ajouta : « Dans ma condition, je suis assurément plus heureux que ceux qui se croient plus maîtres à Rome que moi-même. Je n'ai pas de crainte pour ma dynastie. Savez-vous, prince, qui a charge de ma dynastie? C'est Dieu. Il a charge aussi de ma succession et de ma famille. Et savez-vous qui elles sont? l'Eglise. Je puis parler sans off'ense au prince de Galles de l'instabihté des maisons royales. La vôtre est profondément ancrée dans les aff'ections d'un peuple sage. — « Je suis heureux, répondit le prince avec un sourire marqué, que Votre Sainteté ait si bonne opinion de notre peuple. » Le Pape reprit aussitôt : « Ah oui! je respecte le peuple anglais, parce qu'il est plus réellement religieux dans le cœur et dans la conduite que beaucoup qui se disent catholiques ; lorsque quelque jour il reviendra au bercail, avec quelle i[oie nous souhaiterons la bienvenue à ce troupeau qui est égaré , mais non pas perdu ! »
Le prince et la princesse sourirent et secouèrent légèrement la
tête. « Ah, mes enfants! reprit le Pape, l'avenir réserve toujours au monde d'étranges surprises. Qui , il y a deux ans , aurait imaginé que nous verrions une armée prussienne en France ? Je puis dire que vos plus fortes têtes s'attendaient mille fois plutôt à trouver le Pape à Malte que l'Empereur Napoléon III à Londres. Et moi aussi , vous le voyez, je suis dépouillé de mes Etats, c'est vrai; mais Dieu qui momentanément retire les biens de ce monde peut aussi les rendre au centuple. La dynastie du chef de l'Eghse est-elle moins en sûreté? Je puis être chassé pour un temps, mais lorsque vos enfants et vos petits -enfants viendront visiter Rome, ils y verront encore, comme vous le voyez aujourd'hui , que son pouvoir temporel soit plus ou moins grand, un vieillard vêtu de blanc montrant le chemin du ciel à des centaines de millions de consciences humaines. S'il n'a pas de sujets autour de lui , il aura des cœurs partout et toujours. »
Le Pape se reporta à l'Irlande, et parla en termes chaleureux de la fidélité des catholiques de ce pays :
« Vous voyez , prince , dit-il , ce que fait la persécution ; elle ne nous fait pas plus mauvais catholiques. Votre royale mère suit une politique difiTérente de ses prédécesseurs à l'égard de ce pays, et vous voyez comme elle que de bons catholiques sont toujours de loyaux sujets. » Il ajouta que l'Irlande avait besoin de toute l'énergique surveillance de ses dévoués prélats, dont il fît le plus grand éloge. « Car, dit-il , le loup non pas du protestantisme, mais de l'anarchie et de l'infidélité, est, je le crains, en campagne dans la région de l'Ouest. » Il faisait allusion à l'Internationale, et il exprima son étonnement qu'il y ait encore des princes assez aveugles pour s'amuser à faire la guerre à l'Eglise, dans un siècle où les fondements de la société civile sont menacés de toutes parts. »
Mais laissons , pour terminer, la parole à un prélat français, M^"' Langénieux, archevêque de Reims :
« A peine admis en son auguste présence, le Saint-Père — que ce titre était bien vrai en ce moment ! — le Saint-Père passa ses bras autour de notre cou et nous tint longtemps tendrement embrassé. Ah ! nous n'oublierons jamais l'émotion de ces longs instants,