CHAPITRE VÎNGT-TROISIÈMË
et d*im pas si leste, que parfois on a de la peine à le suivre. Il éprouve une joie naïve et bien innocente à se trouver si ingambe, et il lui arrive de s'arrêter, pour ne pas essouffler, dit-il, ses compagnons de promenade, presque toujours plus jeunes que lui.
Autrefois il aimait à se promener au dehors. On le rencontrait dans les rues de la ville sainte, entouré d'une foule de malheureux et d'affligés qu'il consolait par ses discours et par ses aumônes, ou bien d'une troupe d'enfants auxquels il adressait quelques demandes de catéchisme, et dont la joie expansive et bruyante témoignait de l'accueil paternel qu'ils recevaient. Mais les temps sont changés, au grand regret de tous.
Le Saint-Père se remet au travail ou accorde des audiences vers cinq heures, jusqu'à neuf, heure de son souper, qui se compose d'un potage, de deux pommes de terre cuites à l'eau et d'un fruit.
A dix heures précises, le Pape se retire dans sa chambre après avoir récité son office et fait une dernière visite au très-saint Sacrement. Il prend alors un peu de repos. Il a travaillé tout le jour, et plus d'une fois on l'entend prier encore et gémir une partie de la nuit. « Pero, dit-il un jour à ses camériers, qui le félicitaient de sa sérénité, pei^o non sono cU legno; pourtant je ne suis pas de bois ! » Mais il leva les yeux au ciel et éteignit dans un sourire cette demiplainte, qui était en même temps une action de grâces au Dieu qui le soutient.
Telle est la vie pauvre et vraiment apostohque à laquelle cet homme simple, fastueux pour Dieu seul, doit sa longue et verte vieillesse. Combien de gens qui déblatèrent contre le luxe pontifical et l'immensité des sommes qu'il coûte aux fidèles, ne se contenteraient pas de ce régime !
Autres détails particuhers : Pie IX prend du tabac; il est très-bon musicien, et joue du violoncelle.
M. Armand Ravelet, dont la France et l'Eglise déplorent la perte prématurée, écrivait de Rome le 30 août 187-i : (( Pie IX dépouillé, prisonnier, sans un sou vaillant ni un soldat, soutient seul la lutte contre des princes formidables qui ont des millions d'hommes dans
leurs casernes et des milliards dans leurs trésors; il combat en outre contre la redoutable organisation des sociétés secrètes; mais il porte le poids de ces soucis sans fléchir. Depuis 1861, année où je le vis pour la première fois, ma mémoire peut à peine saisir sur sa personne ou dans ses traits la marque du temps. C'est toujours ce vieillard habillé de blanc, assis devant son bureau, portant dans son regard un mélange d'une bonté paternelle et d'une énergie qu'on sent qu'aucune force humaine ne pourrait vaincre. Il garde la même fermeté dans les traits, dans les gestes, dans la parole, la même lucidité d'esprit, la même liberté de langage, et par-dessus tout cette sérénité merveilleuse dont sont surpris tous ceux qu'il reçoit. »
Les protestants eux-mêmes, qui viennent au souverain Pontife un peu comme les pharisiens allaient à Jésus-Christ, pour le surprendre dans ses paroles, ne peuvent résister à la séduction de cette vertu surhumaine. Le Times, leur principal organe, écrivait au mois de mai 1873 :
« Le Pape a fait tout ce que ses partisans pouvaient espérer, et enduré tout ce que le monde pouvait lui infliger de souôrances. Il a acquis une puissance illimitée (?) sur l'intelligence humaine, tout en perdant jusqu'à la moindre parcelle de son pouvoir temporel. Dans l'intérieur de sa maison il voit tout l'univers à ses pieds ; mais il ne peut regarder hors de ses appartements sans voir le monde armé contre lui... Pour ce qui concerne son caractère moral, nous avouons qu'il n'y eut jamais un Pape comme lui... Il est impossible de s'imaginer une foi plus pure, une modération plus grande, une vie plus remplie que celle de cet homme qui, depuis plus d'un quart de siècle, a fait accepter à l'univers entier qu'il est le Seigneur et le Maître du monde. »
La postérité, nous l'avons dit dans la préface de ce récit, la postérité donnera à notre siècle, qui ne s'en doute guère, le nom de : (c Siècle de Pie IX. » Il n'est pas étonnant que, frappé de la grandeur de ce vieillard, qui, tout déchu qu'il est de sa royauté, domine de si haut les faiblesses ou les félonies des autres rois ses contemporains, on ait songé à devancer pour lui l'arrêt de la postérité. Au mois d'août 1871, le marquis Cavalletti, à la tête d'une députation