CHAPITRE VINGT-TROISIEME
de la noblesse de Rome, s'avisa de le saluer du nom de Grand, Pio il Grande, en lui offrant un trône d'or. Le Pape repoussa et le titre et l'offrande avec une douce fermeté et une bonhomie charmante : « Eh quoi! de mon vivant? dit-il; j'admire votre imprudence. L'Eglise, pour canoniser ses saints, a l'habitude d'attendre qu'ils soient morts, et morts depuis longtemps. L'humanité devrait bien ne pas se presser davantge pour canoniser ses héros ; car tant qu'un homme respire, nul ne peut affirmer que son héroïsme ne se démentira point. » Il confirma cette manière de voir dans une lettre au marquis Gavalletti. Sans doute, en l'exprimant, il songeait à Napoléon III se couronnant de lauriers sur ses monnaies, à partir de 1859, et cessant de les mériter du jour où il les porta. Mais Pie IX n'eut pas la cruauté d'accentuer davantage cette allusion.
On a reproché à beaucoup de papes les excès de richesses et d'honneurs dont ils comblaient, ou laissaient combler les membres de leur famille, particulièrement leurs neveux. C'est ce qu'on a désigné du nom de népotisme. Pie IX se tint toujours en garde contre les abus de ce genre. Il aime beaucoup ses parents et son pays natal ; il reste en correspondance, autant que ses rares loisirs le lui permettent, avec sa famille; il a fondé un hôpital, de ses propres deniers, à Sinigaglia; mais il n'a jamais voulu faire à son frère de lait ce qu'on appelle une position qui le mit au-dessus de la nécessité de travailler, et il poussa l'horreur du népotisme, jusqu'à interdire le séjour de Rome à ses parents, jusqu'à faire expulser par la force son neveu, le comte Benigni, qui paraissait ne point vouloir s'en aller volontairement. Aussi la famille Mastaï n'est-elle guère plus connue à Rome aujourd'hui qu'elle ne l'était avant l'élévation d'un des siens au souverain Pontificat.
Il pousse également fort loin la réserve dans les choses qui ne font point partie de ses fonctions, et la crainte d'empiéter sur les attributions d' autrui. Répondant à quelques amis d'Alphonse XII, qui cherchaient à interpréter, en 1875, comme une recomma-ndation en faveur de ce prince, une lettre qu'il lui avait adressée comme à son filleul : « Je donne des bénédictions apostoliques, dit-il, mais non des bénédictions politiques. »
Un peu auparavant, sur la proposition de l'ex-reine Isabelle, Pie IX avait été choisi pour arbitre entre les droits d'Alphonse XII et ceux de Charles VII. Il refusa absolument d'examiner la question, vu qu'elle était purement politique, et ne voulut pas donner une réponse qui, du reste, n'eût probablement pas terminé la querelle.
Nous avons cité çà et là dans ce livre nombre de traits édifiants et de mots heureux de Pie IX. Nous croyons pouvoir en citer encore, sans craindre que le lecteur ne s'en lasse. La charité, la bonté, la patience, sont comme le fond général de toutes ces anecdotes ; mais il s'y joint parfois une douce gaieté, et même une bienveillante et paternelle ironie. La gaieté est fllle de la paix.
Dans une des dernières visites que fît Pie IX à la villa Borghèse, avant que la présence des Piémontais l'eût confiné au Vatican, il fat abordé par un vieux gendarme qui lui dit : (( Saint-Père, j'ai vingtcinq ans de service, et l'on refuse de me donner ma retraite ! » Le Pape répondit en riant : « Ce n'est pas comme moi; je n'ai pas encore tout à fait vingt- cinq ans de service, mais il y a longtemps qu'on veut me la donner. » Et il prit note de la demande du vieux militaire.
Il y avait, adossée à l'un des monuments de Rome, une échoppe, et dans cette échoppe un brave homme, friturier de son état. Tout à coup l'administration lui fît signifier l'ordre d'enlever sa petite boutique de cet emplacement, parce qu'elle le déparait. Le Saint- Père, qui était encore roi, vint à passer dans ce lieu ; le petit marchand courut à lui :
« Saint-Père, dit-il, je suis friturier, friggitore : on veut me chasser de mon établissement où, depuis nombre d'années, je gagne de quoi me nourrir moi et ma famille : c'est une indignité, Saint-Père ! Voici une plume et du papier, écrivez un rescrit en ma faveur. » Le Pape, souriant de la confiance naïve de ce brave homme, prit la plume et écrivit :
Frigga corne vuole ; Frigga dove vuole ; Frigga quanto vuole;