CHAPITRE VINGT-TROISIEME
Frères-de-Saiiit-Jean-de-Dieii, qu'on appelle à Rome Fafe bene fratelli, un homme au visage large et gras, aux joues pendantes, à l'œil hébété. Cet homme était un des plus tristes personnages auxquels eût donné passage la brèche de la porte Pia. Il était rédacteur en chef du Tribuno; c'est tout dire. Chaque matin il exhalait sa bile contre les prêtres, et surtout contre Pie IX; il gagnait ainsi son pain quotidien, mais il le gagnait avec une volupté satanique. Un jour qu'il composait un article plus violent peut-être que les autres, il fut frappé d'apoplexie. On le porta à l'hôpital. Qui croyez-vous qui se chargea de sa jeune famille? Ni sociétés secrètes, ni gouvernement révolutionnaire, personne ne s'en occupa , sinon Pie IX : « Voilà , dit le saint vieillard , une occasion de faire du bien à un ennemi. )) Il ne put visiter le malade, mais il envoya des secours aux orphelins, et les plaça, qui dans une maison, qui dans une antre. Un de ces derniers racontait , avec la naïveté d'un enfant de dix ans , que son père avait été frappé en écrivant un article contre le Pape, et que c'était le Pape qui lui servait de père maintenant.
Le P. Duval, dominicain, étant allé recevoir la bénédiction du Saint-Père avant de repartir pour sa mission de Mossoal, en Mésopotamie, lui soumit son projet d'emmener d'Europe un certain nombre de religieuses pour l'éducation des filles ; mais il lui exposa en même temps l'extrême pauvreté de sa mission : « C'est donc à Mossoul comme à Rome, dit Pie IX, en lui donnant un billet de mille francs. » Et comme le missionnaire hésitait à accepter : « Prenez, insista Pie IX; ce pauvre Pape, il est si pauvre! mais il est comme le franciscain : n'ayant rien et possédant tout. »
Il employa une autre fois encore la même comparaison, en réponse à un visiteur qui lui disait que, dans le monde des sectaires, on le croyait détenteur de sommes immenses, et que l'idée d'un pillage du Vatican ressortait des articles de certains journaux garibaldiens. (( Ah! dit-il en riant, ils ont raison, cent fois raison; j'ai un grand sac, mais c'est le sac de saint François , se remplissant toujours, et toujours se vidant! »
Un gentilhomme soUicitait des faveurs spirituelles pour une loterie. Pie IX voulut en outre y ajouter son obole, bien qu'on ne
la lui demandât point : « Ne soyez pas surpris, dit-il, l'expérience m'apprend chaque jour que plus je donne, plus aussi je reçois. »
L'abbé Chocarne, frère du dominicain de ce nom, parlait à Pie IX d'une œuvre qu'il avait fondée en faveur des prisonniers repentants. Le Pape lui répondit : a Je m'intéresse d'autant plus vivement à cette œuvre que je suis moi-même prisonnier, quoique non repentant. »
Comme on venait de donner un bal au Quirinal, malgré le deuil qu'aurait dû porter de son grand'père la princesse Marguerite, Pie IX, dans sa promenade quotidienne, demanda si on avait des nouvelles de ce bal. On se taisait. Pie IX interpella personnellement M^"" Negroni, qui ne savait que ce que les journaux avaient rapporté : « Je tenais à connaître tout au moins dans quelle salle a eu lieu la chose, ajouta-t-il; car il nous faudra préparer des tonnes d'eau bénite pour purifier ce Quirinal, quand nous y reviendrons. Nous ou nos successeurs. »
On pardonnera à un historien français d'insister tout particuUèrement sur les témoignages d'affection que Pie IX a prodigués à la France. Ces témoignages sont innombrables : « La France disait-il un jour, m'a toujours et en toutes circonstances donné des gages d'amour et m'en donne encore à présent ; ce qui me prouve une fois de plus que certaines paroles sorties de la bouche infaillible de Jésus-Christ, et que l'Eglise nous met en ces jours sous les yeux, peuvent fort bien s'appliquer aussi à la France : Modicum et non videbitis me. (( Vous ne me verrez pas pendant un certain temps, » mais je me manifesterai de nouveau; iterum modicum et videbitis » me. Oui, elle se manifestera de nouveau, cette grande et catho- » lique nation. »
» Son éloignement temporaire était peut-être nécessaire pour faire naître dans un grand nombre de cœurs le fervent désir de la revoir, et parce que chez elle tout le monde n'a pas fait son devoir en ces derniers temps. Des doctrines fausses, des hommes appartenant à la secte infernale, des mœurs corrompues avaient fait irruption sur tous les points de ce noble pays (1)... »
(1) 9 mai 1873.