CHAPITRE VINGT-TROISIEME
Les deux faits suivants sont racontés par le marquis Anatole de Ségur :
« Pie IX revenant de sa promenade, passait près de l'hôpital San- Spirito, quand, mu par une sorte d'inspiration, il y entra subitement. Un maçon tombé d'un toit venait d'y être apporté mourant ; il était sans connaissance, et déjà on avait jeté un drap sur son visage. Le Pape s'approche du malheui-eux, fait lever le linceul qui le recouvrait, le bénit et lui dit : « M'entendez-vous, mon fils? » Le moribond reste immobile et muet. (( Faites le signe de la croix, » poursuit le Saint-Père. Celui qui se mourait obéit à l'instant et prononce à haute voix les paroles qui accompagnent le signe du salut. « Tenez, mon fils, ajouta Pie IX, en lui donnant une large aumône, voici qui vous aidera à vivre jusqu'à votre entier rétablissement. » Le pauvre homme remercia avec efiusion le Saint -Père, qui le bénit encore. Le lendemain, il était en état d'être transporté chez lui, et le surlendemain, jour même où le cardinal de Villecourt me racontait cette touchante histoire , il était complètement rétabh.
» Un autre fait de même nature se passa à Rome quelques jours avant mon départ. Seulement, il ne s'agissait plus d'un mourant d'hôpital, mais d'une grande dame romaine. La princesse Odescalchi était dangereusement malade. Une première bénédiction demandée au Pape avait été suivie d'une aggravation telle, que la malade semblait toucher à sa dernière heure. On vint dire au Saint-Père que la princesse se mourait et que sa bénédiction n'aurait d'eflet que pour l'éternité. — « Non, répondit Pie IX, en levant les yeux au ciel; allez vite, et dites-lui que je lui envoie une seconde bénédiction pour cette vie. » On courut au palais Odescalchi, et quand le messager arriva, la princesse était guérie. Ce fut le bruit de tout Rome, et le lendemain, la foule qui se pressait dans la cour du Vatican, la vit passer, pleine de vie, allant elle-même remercier le Saint-Père, dont la bénédiction l'avait guérie.
» Quelques-uns ne voulurent voir dans cette guérison subite qu'une rencontre fortuite ou que l'effet d'une imagination exaltée. Sans avoir la prétention de rien décider, j'avoue qu'il me semble
plus simple et plus raisonnable de croire avec le bon peuple romain, qu'il y a plus de divin que d'humain dans une cure semblable (1). »
(1) Un hiver à Rome, portraits et souvenirs, par le marquis de Ségur.
Nous n'insisterons pas. Nous ne pouvons cependant nous dispenser de donner place à la relation suivante d'un honorable belge, M. de Montreville ; impossible de la lire sans émotion :
« Je veux vous raconter une histoire qui m'est personnelle et qui vous fera comprendre que si je suis dévoué corps et âme au Saint-Père, si je saisis avec tant d'ardeur toute occasion de faire acte de vénération et d'amour pour lui, je n'ai pas d'autre mérite que celui de la reconnaissance. Certes, les faveurs dont il m'a comblé dépassent tout ce que j'ai pu et pourrais faire; mais je lui dois bien autre chose que des paroles de bonté , des grâces particulières , des croix et des rubans, je lui dois la vie d'une enfant. Je veux vous conter cela , j'en ai besoin, car j'ai le cœur oppressé de ne pouvoir le crier, mais pour rien au monde je ne voudrais que cela vînt à sa connaissance. Toutefois, comme je puis mourir, il est utile, il est nécessaire que je le dise et le consigne quelque part à litre de témoignage. Et dans ce que je vais vous dire, il n'y a pas un mot qui ne soit vrai.
» C'était en 1869, lors de ce terrible hiver qui vit éclater dans le haut de la ville l'effroyable épidémie de typhus dont le lugubre souvenir ne s'effacera de longtemps de la mémoire des Bruxellois. Trois de mes enfants étaient tombés malades; toutefois ils ne m'inspiraient pas de grandes inquiétudes, lorsque le dernier, une petite fille de quatre ans, la joie et le bonheur de la famille, l'enfant gâté de tous, fut frappée de la maladie.
Dès le début, la gravité du mal se manifesta par des symptômes alarmants. Mais comme les premiers malades avaient donné aussi des inquiétudes et qu'ils semblaient incliner alors vers le mieux, je conservai l'espoir qu'il en serait de même de la dernière. Cependant lorsque mon médecin, l'excellent docteur S..., me pria lui-même de lui adjoindre un de ses confrères, un nuage passa devant mes yeux. Mais vainement nous épuisâmes les remèdes humains, vainement les consultations se multiplièrent, vainement encore mon bon docteur S..., poussant le dévouement jusqu'à ses dernières limites, vint pour ainsi dire s'asseoir au chevet de la pauvre petite malade, pour mieux surveiller les progrès du mal et diriger plus sûrement la médication, le danger devint de plus en plus menaçant. Bientôt la tête se prit : l'inexorable méningite, ce mal sans remède et sans pitié, vint nous enlever le dernier espoir. L'enfant balançait sans cesse la tête ; les yeux étaient retournés et ne laissaient plus apercevoir que le blanc du globe; la connaissance avait disparu, les dents serrées ne permettaient plus l'introduction des remèdes que par la force, et enfin celte espèce de cri de coq, cri strident et qu'on n'oublie plus quand on a eu le malheur de l'entendre, rompant le silence anxieux de nos nuits, jetait dans nos cœurs d'inexprimables angoisses. Partout nous sollicitions des prières , partout on nous les promettait de grand cœur; mais Dieu sait mieux que nous ce qui nous convient, et les prières, subordonnées à sa volonté sainte, semblaient devoir nous attirer plutôt les consolations et les baumes de la résignation que les joies de l'exaucement.