‹ Pie IXChapitre 217 sur 288 · CHAPITRE VINGT-TROISIEME · texte numérisé non relu

CHAPITRE VINGT-TROISIEME

Quand on raconte à Pie IX des événements de ce genre, sans les nier ni les discuter, il cherche à s'en tirer par quelque innocente plaisanterie. Le jeune Parisien, dont nous venons de mentionner la

» Sur ces entrefaites, une dépêche pressante m'appela à Rome. Un sentiment de confiance, que je ne pourrais ni expliquer ni rendre, me releva tout à coup de l'abattement où je me laissais aller. Sans hésiter, je répondis que mon enfant se mourait, que j'implorais pour elle une prière du Saint-Père, et qu'aussitôt l'entrée en convalescence, je me mettrais en route. Deux jours après, — c'était un vendredi, — je reçus la nouvelle que le Saint-Père daignait m'accorderla prière sollicitée. Lorsque le docteur S... vint, je lui annonçai la bonne nouvelle :

» Tant mieux, me répondit-il, car Dieu seul maintenant peut sauver la pauvre petite.

— » Dieu seul, dites-vous ; ainsi vous n'avez plus d'espoir humain ?

— » Aucun, me répondit-il d'une voix étouffée.

» Les larmes me montèrent violemment aux yeux, la tête me tourna : il me sembla que j'allais tomber. Un effort me remit.

» Cependant, repris-je, tant qu'il y a vie, vous ne pouvez pas me dire qu'il n'y a pas... que sais-je? une chance sur cent?

— » Vous êtes chrétien, me dit-il, et vous devez savoir accepter la volonté de Dieu. Il n'y a une chance ni sur cent ni sur mille. La méningite à ce degré est sans remède. Dans deux heures la mort sera là. Préparez M"^^ de Montreville au coup qui va la frapper, et ne perdez plus une seule des rares minutes que votre enfant a encore à vivre.

1) Le docteur s'éloigna précipitamment les yeux mouillés de larmes. Au concierge, qui l'arrêta pour demander des nouvelles, il répondit qu'il n'y avait plus rien à espérer, et il recommanda qu'on vînt le chercher dès que la mort serait venue.

» J'étais resté atterré, écrasé littéralement sous le poids du funèbre diagnostic. Mais il me restait d'impérieux devoirs à remplir, et la pensée de la prière du Saint-Père m'apparaissant comme une étoile lointaine au milieu d'un horizon de nuages tumultueux, grandit insensiblement dans mon esprit, l'envahit et me rendit uiic incompréhensible assurance. Je me rendis près de ma femme et je lui communiquai le plus doucement que je pus la cruelle vérité. Elle l'apprit avec un courage que j'admirai. Dévorant ses larmes, mordant son mouchoir pour étouffer ses sanglots, elle alla chercher un crucifix indulgencié que le Saint-Père avait béni lui-même, qu'il avait tenu dans ses mains, et qui, à ce titre, avait à nos yeux un prix inestimable.

i) Elle alla le poser près du lit de l'enfant, le lui fit toucher, et puis, tous agenouillés , père , mère , enfants, précepteur , gouvernaute, bonnes , nous nous mîmes eu prière. De temps à autre, je me relevais pour aller tâter le pouls de la petite mourante, qui depuis midi n'avait cessé de baisser et était devenu presque insensible au moment où nous avions commencé les prières et où le crucifix avait été apporté.

» Chose étrange ! il m'avait semblé dès la première fois que le pouls se relevait ; mais, craignant une illusion, je n'avais rien osé dire, bien que le cœur me

guérison extraordinaire par le seul contact d'un bas du souverain Pontife, sollicita une audience de celui qu'il considère comme son sauveur, et le remercia avec effusion de ce qu'il appelait un miracle :

bondît d'espérance. Deux fois, trois fois, même symptôme. J'aurais voulu être seul pour crier mes prières et pleurer toutes les larmes qui m'étouffaient dans ce moment de lutte intime entre la certitude matérielle de la catastrophe et l'invincible espoir du salut.

» Deux heures se passèrent. Les yeux de la mère, constamment fixés sur ceux de son enfant pour guetter et recueillir le dernier souffle de cette chère existence, avaient suivi sur ce pauvre visage amaigri et couvert déjà des ombres de la mort, l'insensible réveil de la vie. Mais elle aussi croyait à une illusion, et ■tous les deux croyant, chacun de notre côté, éveiller l'un chez l'autre une espérance suivie d'une plus cruelle déception, nous gardions le silence. Tout à coup elle se leva : « Qu'on aille chercher le médecin, s'écria-t-elle ; la prière de Pie IX a sauvé l'enfant ! » Ce ne fut qu'un cri de joie, mais nous continuâmes nos prières , avec plus de confiance , de ferveur et d'émotion que jamais. Personne dans la maison n'était couché, bien qu'il fût une heure du matin.

» Le concierge, qui trembla lorsqu'on l'appela, entendant qu'il avait un message de vie à transmettre au lieu d'une annonce de mort, ne fit qu'un bond jusque chez le médecin. Celui-ci, stupéfait, accourut, entra précipitamment dans la chambre , considéra l'enfant , lui tâta le pouls , et , se retournant vers nous, s'écria : « Gloire à Dieu! Lui seul guérit quand il lui plaît. Sa main est ici ou elle n'est nulle part. H finira ce qu'il a commencé. Remercions-le. » Et après un Te Deum dit, vous devez penser avec quelle émotion: « Allez tous vous reposer, reprit-il. Je ne réponds de rien, car je ne suis pour rien en ceci, mais ayez confiance. » Je fis retirer tout le monde, et comme je reconduisais le bon docteur, bouleversé lui-même de ce qu'il avait vu, il me dit : « Le miracle pour moi est la disparition de la méningite. Toutefois, la faiblesse de la petite est telle qu'il en faudrait peut-être un second pour la sauver. Mais courage et espoir. »

» Huit jours après, le cœur rassuré, débordant de reconnaissance et de vénération, j'étais aux pieds du Saint-Père, lui racontant avec larmes l'insigne prodige qui m'avait permis d'accourir à Rome. Il m'écouta avec bonté et sympathie ; mais lorsque je voulus le remercier, sa voix devint sévère, son regard presque irrité : « Gloria in excelsis Deo, dit-il, à Dieu seul appartiennent gloire, amour, reconnaissance de ce qu'il a fait pour vous. L'homme n'est rien. Dieu est tout ; c'est blasphémer que d'attribuer à l'homme ce qui appartient à Dieu. Prions-le. »

» Et comme l'audience fut terminée, voulant sans doute chasser de mon esprit toute trace de l'impression pénible que ses paroles pouvaient m'avoir laissée, il me dit : « Tout à l'heure vous m'avez dit qu'un de vos enfants faisait aujourd'hui même sa première communion. Je veux vous donner un souvenir pour lui. Attendez. » Et, se levant, il alla chercher un écrin contenant un magnifique chapelet, me le donna, ajouta quelques mots pleins d'une touchante bienveillance et me congédia avec sa bénédiction.

» Est-ce qu'après de pareilles grâces, je ne serais pas un misérable si je n'étais partout où l'on prie et où l'on combat pour Pie IX? Est-ce que j'e ne

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