CHAPITRE VINGT-TROISIÈME
« C'est en effet bien surprenant , lui dit Pie IX , avec son fin sourire, que vous ayez été guéri en mettant un de mes bas durant quelques instants, lorsque moi, qui les porte tout le long du jour, je ne laisse pas que d'avoir mal aux jambes ! »
Il ne voit pas non plus , sans mécontentement , les honneurs pieux rendus à certains objets qui lui ont appartenu , et que les pèlerins emportent à l'envi comme des reliques. Un jeune homme, admis à son audience, lui montra un médaillon dans lequel il conservait des cheveux de Sa Sainteté. Pie IX ne dit rien ; mais le soir venu , il réunit ses serviteurs et leur dit que, si désormais ils commettaient l'indiscrétion de donner de ses cheveux à quelqu'un, il pourrait bien les excommunier, ou que, du moins , cela le mécontenterait beaucoup. Depuis ce jour, il prit soin de jeter lui-même ses cheveux au l'eu , quand il est obligé de les couper.
M^"" l'évêque de Versailles, dans une lettre pastorale du mois de novembre 1867, a écrit ces paroles significatives qui justifient l'historien d'admettre, dans la vie du saint Pontife, l'élément surnaturel. « Il y a dans cette belle vie, dit-il, une multitude de faits et d'événements qui supposent une intervention spéciale du ciel. Quiconque prendra la peine d'y réfléchir en sera convaincu. »
M^' Mermillod, l'illustre exilé de Genève, constate de son côté, dans une circulaire à son clergé , que des victimes volontaires se sont immolées devant Dieu, pour le triomphe de l'Eglise et la prolongation des jours de Pie IX. « Des campagnes les plus reculées jusqu'aux cités les plus populeuses, dit-il, la prière s'élance unanime et monte vers Dieu pour l'illustre Pontife. Les faits les plus héroïques de l'histoire se renouvellent, et ce qui eut lieu sous Alexandre VII se reproduit encore sous nos yeux. » La peste désolait Rome; une jeune fille, pensionnaire de la Visitation, s'offrit à Dieu pour obtenir que le souverain Pontife fût épargné. Dieu entendit ce vœu ; elle mourut victime, et Alexandre VII fut sauvé (1).
La plupart, sans doute, de ces héroïques immolations contem-
serais pas le dernier des hommes si, tant que le Saint-Père souffre persécution, je pensais à autre chose qu'à le défendre et à combattre pour sa cause? « (i) Il existe une lettre admirable de la Mère de Chaugy sur ce sujet.
poraines ne se consommèrent qu'en désir; elles n'en furent guère moins méritoires. D'autres, cependant, furent visiblement acceptées. Telle fut, autant que la sagesse humaine en peut juger, celle du frère Nérée, des Ecoles chrétiennes, celle de M"^ Marie Leautard à Rome, en 4866, et celle de la supérieure des Sœurs de Saint-Joseph à Bordeaux, en 1873.
Citons encore M. le marquis Anatole de Ségur :
« Ce fut, dit-il, M^"" Bastide qui me fit connaître M"^ Améhe Leautard, cette sainte fille de Marseille, providence des pauvres, des prisonniers et des soldats, qui procura à ces pauvres soldats malades le grand bienfait de l'établissement des sœurs de charité dans les hôpitaux mihtaires de Marseille, qui reçut de la reconnaissance de l'Empereur, avec la croix de la Légion-d'honneur, qui lui fut imposée et qu'elle ne porta jamais, l'incroyable privilège de demander et d'obtenir la grâce de tous les condamnés militaires, du repentir desquels elle se porterait garante. Cette admirable chrétienne, étant venue à Rome pour prier sur le tombeau des Apôtres et recevoir la bénédiction du Pape, y fut retenue par un attrait supérieur et divin, et résolut d'y passer la fin de sa vie. Elle y fut la mère des zouaves pontificaux, comme elle avait été celle des soldats français à Marseille. En 1866, sentant ses forces s'affaiblir et ne sachant plus comment servir Dieu, elle eut l'inspiration de couronner sa vie par un suprême et héroïque sacrifice. Pie IX était gravement malade, et cette auguste et précieuse santé donnait de nouvelles inquiétudes au monde catholique. M"" Leautard résolut de s'offrir en victime à Dieu en remplacement de son vicaire. Mais craignant que ce ne fût un acte de présomption, elle voulut d'abord en obtenir l'autorisation du Pape lui-même.
» Quand elle lui eut exposé son sublime désir. Pie IX demeura quelque temps immobile et silencieux , tandis que la sainte fille , les mains jointes, et le regard fixé sur lui, attendait sa réponse. Enfin, comme s'il eût obéi à une voix qui lui aurait parlé en secret, il posa sa main sur la tête de l'héroïque chrétienne, et lui dit avec un accent solennel : « Allez , ma fille , et faites ce que l'esprit de Dieu vous a suggéré. » Il la bénit avec émotion, et elle le quitta remplie de joie.