‹ Pie IXChapitre 219 sur 288 · CHAPITRE VINGT-TROISIÈME · texte numérisé non relu

CHAPITRE VINGT-TROISIÈME

» Le lendemain était un dimanche. M"' Leautard assista selon sa coutume à la première messe à Saint-Pierre. Elle reçut la communion, et quand elle eut dans son cœur la victime d'amour, elle offrit sa vie pour le Pape à celui qui avait offert la sienne pour le genre humain. Son vœu était à peine formulé, que, saisie d'une douleur terrible et subite, elle tomba à terre en jetant un cri. On l'entoura, on la porta chez elle. Des prêtres et des religieuses qu'elle connaissait et qui se trouvaient près d'elle à l'église, l'accompagnèrent jusqu'à sa demeure, strada Ripresa dei Barberi.

» On appela le médecin qui déclara que son art était impuissant contre ce mal étrange. Toute la journée et les deux jours suivants, elle ne cessa de souffrir des douleurs si cruelles qu'elle ne pouvait ni parler, ni remercier ceux qui la soignaient, si ce n'est par un sourire ou un mouvement des mains. Le mercredi, 19 décembre, elle devint plus calme, les douleurs cessèrent, elle demanda et reçut les derniers sacrements avec une dévotion et une joie angéliques. Son action de grâces achevée, elle prit congé de ses amis, et répondit elle-même aux prières des agonisants avec une piété qui toucha tous les cœurs. Lorsqu'on arriva à ces paroles suprêmes : « Partez, âme chrétienne, au nom du Père qui vous a créée, au nom du Fils qui vous a rachetée, au nom du Saint-Esprit qui vous a sanctifiée, » elle baissa la tête et expira. La nouvelle de cette mort miraculeuse fut portée au Vatican. Pie IX la reçut sans témoigner aucune surprise; mais levant les yeux au ciel, il murmura d'une voie émue ; « Cosi tosto accettato! sitôt accepté (1)! »

Mais , encore une fois , l'appréciation de faits de cette nature nous échappe et n'appartient qu'à l'Eglise. Notre siècle est devenu un siècle de miracles, semblable en cela aux premiers siècles de l'Eglise, et c'est une preuve, hélas ! que c'est un siècle à convertir. Il a été témoin , à Lourdes et ailleurs, de faits nombreux dont le caractère surnaturel est éclatant. Mais Dieu nous garde d'affirmer comme tels, d'après notre jugement privé, des miracles auxquels l'autorité compétente pourrait refuser ce nom ! Dieu nous garde

(i) Un hiver à Rome , p. 316.

d'affliger le saint vieillard du Vatican, et de froisser son humilité, si jamais ce livre devait tomber sous ses yeux (1) !

(1) Cependant, encore un récit de ce genre : le dernier. On sera édifié autant qu'attendri en lisant la lettre suivante, datée de Paris, 29 janvier 1867, et signée de la Supérieure des Sœurs des prisons.

« Il faut que je vous dise la belle étrenne que le bon Maître m'a faite cette année. L'avant-veille de Noël , il m'a ravi une de mes filles en trois heures de temps ; je crois que le détail de ce fait vous intéressera.

» Une jeune professe du nom de Sœur N*''* venait de terminer ses vœux temporaires et était admise à la profession perpétuelle. Les premiers jours de décembre, elle me dit : « Ma Mère, vous nous dites tant de prier pour la sainte » Eglise! Je ne savais plus que faire; j'ai pensé de m'offrir en victime et de <) donner ma vie pour la conversion des grands persécuteurs de la sainte » Eglise. » Je lui répondis : « Si le bon Dieu vous prenait au mot ? — Je serais » bien contente, me dit-elle : ce serait une preuve qu'il aurait agréé mon 1) sacrifice ; seulement, si c'était avant mes vœux , ne me laissez pas mourir )) sans les faire. » Je pris cela pour un excès de zèle et n'y attachai aucune importance. L'avant-veille de sa mort, elle me dit : » Ma Mère, j'ai une douleur « à la joue qui me fait bien mal. « Je la contrariai en lui disant : « Pour une » victime, il faut bien cela... » Le soir du même jour elle revint me dire que la douleur de la joue avait passé à l'estomac, qu'elle ne pouvait plus rester à la chapelle; je l'envoyai coucher. Le lendemain samedi, je la fis visiter par un médecin, qui n'attacha aucune importance à l'indisposition , qu'il traita comme un excès de bile. La journée du dimanche ne fut ni bonne ni trop mauvaise. Vers le soir, voyant que les remèdes produisaient un effet contraire à ceux que nous avions lieu d'en attendre, je commençai à être un peu inquiète. A cinq heures, je la fis descendre à l'infirmerie; point de fièvre, bon pouls. J'envoyai chercher le médecin. A huit heures, elle me dit : « Ma Mère, touchez ma figure, » elle est toute glacée ; cependant je brûle intérieurement. » J'eus la pensée de regarder la langue : je la trouvai glacée. La frayeur s'empara de moi. Sans attendre la décision du médecin, j'allai chercher le P. D***; il était temps : cinq minutes de moins nous auraient fait faute. Elle se confesse, reçoit le saint Viatique, l'Extrême-Onction, toutes les indulgences, prononce ses vœux, renouvelle plusieurs fois son sacrifice. Après cela elle se met, comme un guerrier, sur son séant, lève les yeux au ciel, retombe sur son oreiller, et au bout de trois minutes d'une douce agonie , elle rend son dernier soupir avec le calme et le sourire d'un ange sur les lèvres. Le Père priait intérieurement et demandait au Seigneur que le chœur des Vierges vînt la chercher ; notre Sœur expirait à l'instant même où il adressait au ciel son invocation. Le médecin , qui était présent, a déclaré que la maladie était une péritonite par perforation, maladie toujours sans remède. Ce bon monsieur ne peut encore exprimer l'émotion qu'il a éprouvée auprès de notre chère défunte. N'étant instruit de rien, il se disait en lui-même : « Il y a là une cause inexplicable et que je ne puis définir. » Ce fut avec la plus vive satisfaction qu'il entendit les détails ci-dessus, et il me dit : » Je ne voudrais pas, pour mille francs, n'avoir pas été témoin des derniers moments de cette jeune Sœur, qui est au ciel. » » Nous avons gardé son corps trois jours à cause des fêtes. Au lieu de se

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