‹ Pie IXChapitre 220 sur 288 · CHAPITRE VINGT-TROISIEME · texte numérisé non relu

CHAPITRE VINGT-TROISIEME

Mais autant l'amour filial est prêt à se dévouer pour le salut du Père commun des fidèles, autant la haine est disposée à hâter la fin de ce Pontificat terrible aux erreurs modernes. Elle le hâte au moins de tous ses vœux. Pie IX disait un jour à un visiteur, en riant de bon cœur et très-joyeusement : (( Mais oui, mon fils, oui, je me porte bien, sauf quelques indispositions légères; on n'est pas octogénaire impunément. Je ne dois point vous cacher, cependant que, hier soir, en lisant la Liberté, journal du gouvernement romain d'à-présent , j'ai appris sur ma propre personne des nouvelles

assez inquiétantes Moi je ne m'en doutais point; mais ces

Messieurs savaient que je suis très-malade, que les médecins sont très-inquiets, que j'ai s oufiert hier d'une syncope afireuse de deux heures , que tout le Vatican est sens dessus dessous , que les jésuites, ces jésuites si madrés qui ont réussi à cacher ma maladie jusqu'à ce jour, intriguent déjà pour le choix de mon successeur. Pour peu que la Liberté dise vrai, vous verrez que j'assisterai moimême, bien buvant et bien mangeant, à l'élection et à l'intronisation de ce successeur... Et moi, qui ne me doutais de rien!... Pardon, je sais une chose : c'est que, de ces malheureux excommuniés, il en part tous les jours quelqu'un; et moi, je reste! »

Il disait une autre fois à un gentilhomme anglo-romain : (( Depuis vingt ans je hs presque toutes les semaines , et souvent plusieurs fois dans la semaine, que le Vieillard du Vatican est agonisant , qu'il va mourir, qu'il est mort. Je suis entre les mains de Dieu : In manus tuas, Z>omme/... Vienne mon heure, et je la bénirai. Mais, cher fils, si je parcours certains journaux, à présent, et que je n'y trouve pas de nouvelles de ma dernière maladie et de ma fin, il me semble qu'ils ont oublié quelque chose. )>

Au mois de juin 1872, à l'approche de la vingt-sixième année de son Ponficat, une petite fille du pensionnat de Santo-Spirito lui récita un compliment rimé, dans lequel elle lui souhaitait de vivre autant que Mathusalem. Ce souvenir bibhque fit sourire le véné-

décomposer, son visage prenait uu reflet céleste qui annonçait bien le bonheur de son âme. Bref, il ne nous a pas été possible de prier pour elle ; le Père non plus. »

rable vieillard, qui, se retournant vers son entourage, dit tout bas : « J'espère pourtant que non ! »

Le souhait de cette enfant était, en effet, plus poétique que réalisable, mais il exprimait un fait déjà acquis à l'histoire, c'est que Pie IX a été jusqu'ici le Mathusalem de la papauté. Il a dépassé les vingt-cinq ans du pontificat de saint Pierre à Rome; puisse-t-il y ajouter les neuf années du pontificat de Jérusalem et d'Antioche, et les dépasser encore ! On vit longtemps dans la robuste famille des Mastaï. Le grand-père de Pie IX est mort à quatre-vingttreize ans; son père à quatre-vingt-trois ans; sa mère à quatrevingt-huit; son frère aîné, le comte Gabriel, à quatre-vingt-dix. Lui-même, comme son patron saint Jean, on le dirait oublié sur la terre « jusqu'à ce que le Seigneur vienne. » La mort passe à côté de lui sans le toucher, et laisse ses jours se prolonger bien au delà de ceux des autres apôtres. Combien d'hommes, qui avaient escompté d'avance son décès, l'ont précédé dans la tombe! Il a vu mourir Gavour et Mazzini, Napoléon III et Ratazzi, Lavalette et Bixio, Persigny et Thouvenel, tous plus jeunes, sans compter ce malheureux général Prim qui rêvait un jour de faire sauter Saint- Pierre et le Vatican, Parvenu au souverain Pontificat sur le seuil de la vieillesse, il a vu monter sur leurs trônes tous les souverains actuels de l'Europe, la reine d'Angleterre exceptée, et il peut vivre assez pour en voir descendre encore plus d'un. Peut-être sera-t-il toujours à Rome quand Victor-Emmanuel ne sera plus ni à Rome ni à Turin, quand Berlin aura vu finir Guillaume I" et Saint-Pétersbourg Alexandre II. Dieu fera ce dernier miracle de laisser ce vieillard plein de vie prier sur le sépulcre de tous ses ennemis.

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