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CHAPITRE VINGT-QUATRIÈME

ne puisse s'en couvrir. » Et de fait il lui fit trancher la tête. Les temps, en Prusse, ne paraissent pas venus où un tyran puisse faire des martyrs par le fer et l'échafaud ; mais s'il plaisait à la force brutale enivrée d'aller jusque-là, les Fisher du dix-neuvième siècle ne reculeraient pas plus que ceux du seizième.

Mais chasser des évoques et des curés, ce n'est rien, si l'on ne trouve le moyen d'en mettre d'autres à leur place, et de les faire accepter des populations. On ne conçoit pas comment des politiques aussi avisés que ceux qui dirigent les affaires de la Prusse, ont pu commettre la faute de n'y pas songer à l'avance (1). Or, malgré toutes leurs recherches et leurs promesses, ils n'avaient encore trouvé, au bout de cinq ans, que deux prêtres qui consentissent à accepter des cures conférées par eux. La Providence a joué ce tour à M. de Bismarck, que tous les mauvais prêtres, tous ceux sur lesquels il pouvait compter pour créer un schisme dans l'Eglise, vinssent précisément, et cela avec son approbation et ses encouragements, de sortir de l'Eglise pour passer aux Vieux catholiques.

Les deux intrus, installés par la gendarmerie dans deux paroisses du grand duché de Posen, se virent immédiatement frappés de l'excommunication religieuse. Le gouvernement eut beau punir de la prison M^"^ Kozmian, auteur présumé de cette excommunication, et faire le vide autour des deux paroisses des apostats, en exilant tous les curés voisins, afin de créer ainsi deux noyaux schismatiques. Les fidèles fuient les églises profanées et font le vide, eux aussi, autour des prévaricateurs.

D'admirables apôtres, recrutés dans les rangs des séminaristes qui ont jeçu l'ordination sacerdotale aux approches de la tempête, ou plus récemment, à l'étranger, s'en vont clandestinement, comme en pays de mission, travailler à la moisson du Seigneur, entrant dans les maisons que leur arrivée change en églises, catéchisant, consolant, confessant les fidèles que la persécution a rendus orphelins. On les arrête, on les reconduit à la frontière : ils reviennent

(1) Cette double réflexion n'est pas de nous, mais de M. Renan, dans un article de la Revue des Deux-Mondes, où il constate et, au fond, déplore l'erreuide M. de Bismarck.

par le train suivant; on les emprisonne : ils reviennent dès qu'ils sont libres. On se croirait dans la primitive Eglise, où, fidèle à la lettre et à l'esprit de l'Evangile, l'apôtre ne portait ni sac, ni bourse, ni chaussure. Malheureusement la fermeture des séminaires rend difficile le recrutement de nouvelles vocations. Dieu y pourvoira (1).

(1) On nous communique une lettre qui peint bien la situation et les dispositions du jeune clergé. Elle est datée des derniers jours de 1873 et signée d'un prêtre du grand duché de Posen, qui, à peine ordonné, s'est vu forcé immédiatement de revêtir l'uniforme prussien , les saints ordres ne dispensant plus du service militaire.

« Il m'est bien pénible de n'avoir pu vous écrire plus tôt, faute de temps

Aujourd'hui mon service devient moins lourd; je me prépare à passer mes examens d'officier. L'exercice, les marches forcées, la gymnastique, tout cela, quoique très-fatigant, a eu d'un autre côté l'avantage de fortifier ma santé, et maintenant je me sens fort et bien portant, capable , je l'espère, de supporter à l'avenir les privations et les difficultés inhérentes à la vocation de missionnaire. Je compte les journées, et chaque soir je remercie Dieu d'être plus près du jour où je quitterai le joug militaire. Jusqu'à présent^ je n'ai pas eu lieu de voir que mes chefs persécutent en mon indigne personne le caractère ecclésiastique. Messieurs les officiers sont très-polis à mon égard, aussi ne leur donné-je aucun sujet de mécontentement. Quant à nos pauvres paysans, enrôlés ici en grand nombre, ceux-ci se réjouissent quand je les accompagne à l'église, ou bien encore quand je leur lis en polonais les articles de la guerre pendant l'appel. Ils m'appellent toujours : « Jcgomose » ('Votre Révérence), et ne peuvent comprendre comment il se fait que Sa Révérence soit obligée de faire le service militaire tout comme eux. Ces pauvres gens sont bien malheureux, ne sachant pas un mot d'allemand, tandis que leurs supérieurs ne connaissent pas la langue polonaise : de là des malentendus, suivis de coups, de jurements et de vociférations qui remplissent l'air et ne peuvent guère donner une idée flatteuse de la civilisation de ces Allemands qui se disent civilisateurs par excellence. Et l'exemple vient d'en haut sous ce rapport. Au commencement de cette nouvelle existence je ne pouvais m'y faire; maintenant je m'y suis résigné, m'armaat de patience avec le secours de Dieu ; mon bréviaire me calme et me rappelle où je puis chercher de la consolation. Quand vient le dimanche, je sens un bonheur véritable, il me semble alors descendre aux catacombes pour célébrer le saint sacrifice. Il y a ici une vieille église enlevée autrefois à des religieux de Saint-François, où le service divin ne se célébrait plus que les jours de fête.

» Après m'être entendu avec le curé de la ville, c'est là que chaque dimanche j'ai le bonheur suprême d'offrir les divins mystères en cachette et à portes closes. Un bon petit garçon vient me servir la messe ; dans la rue, il fait mine de ne point me connaître , puis il me suit et prépare tout avec joie pour la célébration des divins mystères. Il faudrait vraiment que M. de Bismarck vit alors avec quel dédain il jette dans un coin mon uniforme et mes armes , les remplaçant avec le plus grand respect par les ornements ecclésiastiques. Je n'ai

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M. de Bismarck entrevoit enfin un échec. Ses journaux si souples, si serviles envers lui, que lui-même les a gratifiés de l'épithète peu flatteuse de reptiles , conviennent que pour cette œuvre , à laquelle cinq à six mois de rigueurs devaient d'abord suffire, ce ne sera peut-être pas assez d'une ou deux générations, et ni l'empereur ni son ministre ne sont immortels. L'Eglise est une enclume qui a usé bien des marteaux; elle usera encore celui-là (1).

pas pu, cependant, si bien garder mon secret qu'il ne soit découvert par de bonnes Sœurs de cbarité qui demeurent tout à côté. Elles viennent entendre la messe, et ne me laissent point partir sans déjeuner ensuite. Les pauvrettes ont rendu de nombreux et éminents services à toute la contrée, en servant et soignant les malades, ce qui ne les empêchera pas d'être expulsées de chez elles, et même de leur patrie, d'ici à quelques jours.

» Vendredi dernier, plusieurs prêtres du voisinage ont paru devant le tribunal et ont tous été condamnés à diverses peines pour avoir prêché ou confessé dans les paroisses limitrophes, dont les curés sont exilés ou en prison.

» Je vous ferais rire si je vous racontais comment on évalue par thalers la valeur approximative des actes du culte qui attirent les foudres du gouvernement. M. l'abbé Thomas Muszynski a été condamné à douze mois de prison pour cinquante-trois messes basses. L'abbé Volinsgi, curé d'Oporowo, à quatre thalers d'amende pour un sermon prononcé en dehors des limites de sa paroisse. L'abbé Rakowski à un thaler par tête de pénitents confessés à la fête patronale de Borek. L'abbé Merkel au bannissement pour avoir béni des œufs de Pâques à Xious, dans les limites de l'autorité du curé schismatique qui y est installé. Mais le peuple tient bon, et vainement on condamne à des six ou dix mois de prison des ouvriers accusés d'avoir appelé « apostat « un prêtre vieux catholique. Les malades se font porter sur le territoire des paroisses encore pourvues de pasteurs légitimes, afin de recevoir les sacrements de leurs mains... Vous connaissez le scandale de Mogilno. Le curé Suszczynski a passé publiquement aux vieux, afin de pouvoir se marier. Sa paroisse s'est levée comme un seul homme pour réclamer un autre pasteur et déclarer qu'elle ne ne voulait plus avoir aucun rapport avec un excommunié. Mais les lois de mai établissent que tout prêtre passant au vieux catholicisme garde les fonctions et bénéfices qu'il possédait comme catholique. M. Suszczynski a le peu enviable privilège d'être le premier à profiter de cette disposition perfide, mais presque inoffensive en réalité, puisque, s'il plaît à Dieu, il sera le seul... »

(1) Il circulait à Munich, en 1874, une caricature vraiment ingénieuse et caractéristique. Elle représentait le chancelier prussien s'efforçant, au moyen d'un canon Krupp en guise de levier, de renverser une église, emblème du catholicisme. Sur ces entrefaites, Satan arrive.

La gravure était accompagnée du dialogue suivant :

Satan. — Mon ami, que faites-vous là?

Bismarck. — Cette église me gêue, je veux la renverser.

Satan. — Certes, elle ne me gêne pas moins ; depuis dix-huit siècles je suis

D'autre part, l'Allemagne du sud répugne de plus en plus à entrer dans la prétendue « lutte civilisatrice. » Le roi Louis II, de Bavière, a beau considérer comme non avenues les majorités franchement catholiques que lui envoie son peuple, refuser de recevoir leurs adresses et leurs députations et maintenir un ministère qui n'a pas leur confiance : la Bavière échappe moralement à M. de Bismarck. Louis II pourra consommer la ruine de sa maison presque millénaire; il pourra justifier jusqu'au bout la prédiction de son oncle : « Si celui-là règne , il sera le dernier roi de Bavière ; )> mais il ne réussira point à pervertir son peuple (1).

La persécution n'aura cependant pas été inutile. M. de Bismarck, sans le vouloir, a épuré dans son pays le clergé, qui en avait besoin, jeté l'épiscopat dans les bras de la Papauté, resserré les hens des évêques entre eux et avec les fidèles, et ramené à une plus saine et plus modeste appréciation d'eux-mêmes les catholiques allemands qu'infatuait, comme le reste de leurs compatriotes, l'idolâtrie de leur génie allemand et de leur pauvre science allemande.

Mais, en attendant, la politique prussienne aura accumulé bien des ruines en tous lieux. « Elle ne se contente pas de nous poursuivre en Prusse, disait Pie IX (2), elle excite et par ici , et par delà les Alpes, ces gouvernements qui se disent catholiques et qui l'ont précédée dans cette honteuse carrière d'oppression religieuse ;

à la besogne pour l'ébranler. Si Votre Excellence y réussit, je m'engage à me démettre de mes fonctions en sa faveur.

(1) Nous l'avons remarqué ailleurs : Louis II n'est qu'un instrument aux mains d'une faction. « Louis l'artiste, » disent les Prussiens , ses flatteurs intéressés, « Louis l'enfant, » ajoutent ses sujets avec une commisération touchante, qui renferme plus de tristesse que de colère. Le trait suivant suffira à peindre Louis IL En 1875 , le 25 août, il fit à Reims un voyage qui intrigua vivement le public. Quel pouvait être son dessein? Assister au Congrès catholique qui se tenait alors dans cette ville ? Recueillir les souvenirs de saint Louis, son patron, ou ceux de Clovis et de saint Remy, fondateurs d'une monarchie, ou ceux de Jeanne d'Arc, libératrice d'une nation opprimée par l'étranger? Ne venait-il pas plutôt pour reconnaître et étudier les champs de bataille de 1870 !...

Il venait tout simplement s'assurer par ses yeux si son peintre de décors avait rendu exactement, sur une toile de théâtre, l'aspect de la vieille basilique rémoise.

(2) 10 janvier 1875.

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