CHAPITRE VINGT-QUATRIÈME
seule province de Rome, on en a constaté et déféré aux tribunaux 7,293 en 1874, ce qui fait juste le double de ce qu'on avait à juger sous l'administration pontificale. Pour le royaume entier, il existe 84,000 prisonniers ou détenus, c'est-à-dire, 35,000 de plus qu'en France, dont la population générale est plus grande d'un tiers, et quatre fois plus que dans la Grande-Bretagne, dont la population est au moins égale à celle de l'Italie unifiée.
Mais ces résultats ne sauraient surprendre, quand on songe que c'est au nom de Victor-Emmanuel que l'on rend aujourd'hui la justice en Italie, et qu'on y réprime la fraude et le vol (1).
A Rome, les avocats, les juges, les journalistes même les plus révolutionnaires, sont assassinés par la vengeance privée, en plein jour, dans la rue ou dans leurs cabinets, sans qu'on ose trouver les coupables. Dans les Romagnes, on a eu à poursuivre une association d'assassins, dont la plupart étaient gens bien élevés et propriétaires. Mais la situation la plus déplorable est celle de la Sicile. Là, une vaste société de brigandage, nommé la Maffia, tient l'île entière sousle joug de la terreur. Renforcée d'un grand nombre d'anciens garibaldiens, qui se trouvent sans occcupation depuis 1870, et tolérée pendant longtemps en raison de complicités anciennes, la Maffia s'est débarrassée d'une autre société rivale, la Camorra, par l'assassinat successif, à Palerme seulement, de vingt-trois de ses chefs. Et tous ces crimes restent impunis, personne n'osant déposer contre les coupables.
(1) Le nouveau Code civil du royaume d'Italie semble, du reste, avoir eu pour but d'effacer la notion du droit et de légitimer tous les vols passés, présents et futurs dont est sorti ce royaume. L'article 710 déclare naïvement que « la propriété s'acquiert par la possession. » L'art. 433 dit : « Les biens des établissements civils ou ecclésiastiques, ou autres personnes morales , leur appartiennent en tant que les lois du royaume leur reconnaissent la capacité d'acquérir et de posséder. » En d'autres termes , ces biens n'appartiennent pas au propriétaire , mais à l'Etat. Et de fait , par l'art. 434, qui vient après, l'Etat s'empresse de faire , à leur égard, acte de propriétaire : « Les biens des instituts ecclésiastiques , dit cet article, ne peuvent être aliénés sans l'autorisation du gouvernement. « C'est ce qui s'appelle mettre d'avance la main sur toutes les acquisitions éventuelles de l'Eglise. La proie attendra le bon plaisir du voleur ; le gendarme est là pour l'empêcher d'échapper. On ne saurait pousser la précaution plus loin que ces législateurs subalpins.
Le désordre moral n'est guère moindre dans les sphères gouvernementales, ce qui le prouve, c'est la dilapidation des finances de l'Etat. En 1861, les Italiens payaient une moyenne de 25 francs de contributions par tête; quinze ans plus tard, à la fin de 1875, la moyenne atteignait presque 80 francs. En 1861, les dépenses collectives des sept états d'Italie montaient a 571 millions; aujourd'hui elles montent, dans l'Italie unifiée, à 1 millard 600 millions. Le déficit n'a cessé de grandir, en dépit du milliard de biens d'église confisqués et vendus, des chemins de fer aliénés, des tabacs hypothéqués et de la réduction des intérêts. Les dettes publiques des anciens Etats (dettes dont la plus grande partie revient au Piémont), s'élevaient, en 1861, à 2,437,379,748 francs; la dette publique, tant ordinaire qu'extraordinaire de l'Italie unifiée, formait à la fin de 1872, un total de 10,832,274,122 francs. Elle s'est augmentée encore depuis. Ajoutons qu'il ne reste plus rien à séculariser, plus rien à hypothéquer, et que le mouvement de l'industrie et du commerce à l'intérieur, est loin de progresser; la preuve en est dans la décroissance efirayante des recettes des, divers chemins de fer, chemin Victor- Emmanuel, chemins romains, chemins de l'Italie centrale, chemins lombards, tous funestes aux spéculateurs étrangers.
On espérait trouver une ressource momentanée dans la flotte achetée à grands frais sur tous les chantiers de l'Europe, de 1859 à 1866. Cette flotte, entièrement discréditée par sa défaite de Lissa, fut mise aux enchères, en 1875, pour être revendue au plus offrant. Sauf un bateau à vapeur, le Roma, enlevé au Saint-Père, pas un des trente-trois navires qui la composaient ne trouva d'acquéreur. On recommença l'opération en 1876 , en baissant les mises à prix. La flotte fut enfin dépecée, pour la plus grande partie, comme vieux bois. On aura bien pu retirer ainsi 4 à 5 millions , de ce qui en avait coûté de 700 à 800; mais il faudra racheter une nouvelle flotte.
Rome devait se transformer comme une construction féerique sous la main des architectes subalpins. A les entendre, ils allaient faire sortir, des terrains déserts qui entourent la cité, une troisième