CHAPITRE VINGT-CINQUIÈME
Le dévouement du clergé et la constance des fidèles déjouèrent ce calcul. Pas un seul apostat ne s'est rencontré dans le clergé de Genève, pas un dans le clergé de Berne, qui ont le plus soufiPert.
Mais un élément qui a manqué à M. de Bismarck, y suppléa. Ils avaient à côté d'eux un autre clergé parlant la même langue, le clergé de France. Sur cinquante mille prêtres qui le composent, on ne pouvait manquer, avec de l'argent, de trouver trente ou quarante moines défroqués ou curés interdits par leurs évêques. On les trouva, et l'on ne rougit pas d'expulser tous les prêtres nationaux, afin de livrer la place à ces étrangers. 0. sanglante ironie des faits ! Cet exil universel des nationaux et cette invasion des étrangers avaient pour objet la fondation d'une église catholique nationale!
La série des mesures oppressives s'ouvrit par la sécularisation de plusieurs abbayes que les révolutionnaires du xvi^ siècle avaient respectées dans les cantons du nord, et par la confiscation de l'église de Zurich, qui fut dévolue aux Vieux catholiques. Elle se continua par l'expulsion de M^"^ Mermillod, évêque d'Hébron et coadjuteur de Genève, et par la destitution de M^'' Lâchât, évêque de Bâle , ce dernier sous un prétexte purement théologique : son adhésion publique aux décrets du Concile. Les soixante-neuf curés catholiques du Jura bernois ayant déclaré , par écrit, qu'ils restaient fidèles à l'évêque de Bâle, furent à leur tour suspendus de leurs fonctions et chassés d'abord de leurs cures, puis du territoire. Comme on n'avait pas assez de prêtres étrangers pour les remplacer, on réduisit arbitrairement le nombre des paroisses de 76 à 28, on régla que les nominations seraient faites désormais par le gouvernement seul, et on supprima d'un trait de plume, et le concordat de 1828 conclu avec Rome, et l'Acte de réunion de 1815, par lequel, en incorporant à la Suisse le Jura bernois, auparavant français, on s'était engagé envers la France à un entier respect de la liberté du culte catholique. La France n'était plus en mesure d'exiger l'observation de cet engagement international ; on répondit par l'amende et la prison à ceux qui eurent l'audace de le rappeler.
Le sufîrage universel, devenu le critérium unique du vrai et du faux, du juste et de l'injuste, approuva par 69,000 voix contre
-18,000, ce qu'on nomma bénignement « la nouvelle organisation du culte catholique dans le Jura bernois. »
Bien que ces chiffres n'eussent par eux-mêmes aucune valeur, le droit n'étant pas une question de chiffres, les gens qui se rappelaient en Europe l'antique et proverbiale honnêteté des gouvernements suisses ne purent s'empêcher de remarquer, avec étonnement, que sur les 69,000 approbations, 66,000 environ devaient être tenues pour nulles. Elles appartenaient à la population protestante du canton de Berne; or, il s'agissait d'une question de foi catholique (d). Les protestants défalqués, restaient 12,000 votants catholiques, les seuls dont il fallût tenir compte. Mais, sur ces 12,000, plus des trois quarts avaient repoussé la loi, et parmi les deux à trois mille approbateurs, il fallait compter deux mille individus au moins, radicaux, francs-maçons, libres-penseurs de petites villes, qui, en ce qui les concerne presonnellement, pratiquent le culte catholique avec la même fidélité que celui de Confucius ou de Brahma. Naturellement, aucun de ceux-là n'avait eu l'idée de se récuser ; ils s'étaient tous trouvés théologiens pour la circonstance. Les gens habitués à réfléchir se demandaient si, au lieu et place de ces indifférents, on n'aurait pas dû plutôt admettre au vote les femmes catholiques ; car il s'agissait, non de politique encore une fois, mais de religion, et si les libéraux estiment que l'âme de la femme soit inférieure à celle de l'homme, du moins n'ont-ils pas encore osé le dire.
Pour conclure, la signification du fameux plébiscite bernois parut, au fond, entièrement retournée. Le gouvernement proclamait une presque unanimité en sa faveur; les honnêtes gens la virent aussi, cette presque unanimité, mais contre lui.
Ce beau système d'appel au peuple n'en fit pas moins le tour d'une partie de la Suisse, qu'il déshonora. Seulement, à Genève, après qu'une majorité protestante eut créé pour le cathohcisme une
(1) Admettrions-nous , par exemple , que pour décider , en France, entre les protestants appelés libéraux et les protestants fidèles à la confession de la Rochelle , et pour déterminer auxquels des deux seront attribués les édifices du culte et les traitements de l'Etat, on consultât la population catholique, et qu'une majorité nécessairement hostile réglât le culte de la minorité, culte qu'elle-même repousse et déteste ? «Voilà pourtant ce qui a lieu en Suisse.