‹ Pie IXChapitre 237 sur 288 · CHAPITRE VINGT-CINQUIÈME · texte numérisé non relu

CHAPITRE VINGT-CINQUIÈME

organisation nouvelle entièrement schismatique , les catholiques furent laissés à eux-mêmes pour l'appliquer. Mais comme aucun catholique véritable ne peut, en conscience, prendre part à cette application, il en résulte que les faux catholiques s'y rendent seuls au scrutin, et que le règlement des questions catholiques s'y est trouvé à la merci de gens qu'on ne voyait jamais dans les églises, et dont pas un, peut-être, n'était en règle avec le devoir pascal.

C'est ainsi qu'on a pu déposséder les catholiques de leur église de Berne, de leurs deux éghses de Genève (dont une, Notre-Dame, bâtie avec le produit des souscriptions de la catholicité, n'appartient notoirement ni à la ville, ni au canton de Genève) ; c'est ainsi qu'on leur a enlevé peu à peu, le plus souvent avec effraction ou à l'aide de fausses clefs, toutes les églises des petites villes ou villages auxquels, en les recevant des mains de la France ou de la Savoie, en 1815, la Suisse avait garanti solennellement, comme au Jura bernois, la liberté du culte catholique.

Les glorieux confesseurs de la foi trouvèrent auprès de Pie IX l'appui et les encouragements les plus capables de les raffermir : « Eh bien ! dit le saint Pontife à M^' Lâchât, en se levant pour l'embrasser, lorsque celui-ci vint lui exposer la situation qui lui était faite, eh bien, vous aussi, vous connaissez maintenant la plus grande joie qui puisse être réservée à un apôtre, et cette joie, la voici : Ibant gaudentes , quom'am digni habiti sunt pro nomme Jesu contumeliam pati : ils s'en allaient tout fiers et tout joyeux, parce qu'ils avaient été jugés dignes de souffrir opprobre pour le nom de Jésus. »

Ils trouvèrent aussi, dans l'hospitalité française, un accueil fraternel dont la France a été déjà abondamment récompensée par les travaux apostohques de l'un d'eux, M^' Mermillod. Mais malheureusement pour eux, la France était amoindrie de l'Alsace, limitrophe du Jura bernois. M. de Bismarck se hâta d'interdire aux proscrits le séjour de l'Alsace. Il obtint un décret analogue des cantons suisses voisins, Soleure et Bâle-Campagne, qui, pour lui être agréables, se fermèrent à des concitoyens fugitifs, et de toutes les frontières de la nouvelle Pologne suisse, une seule lui demeura toujours ouverte 5 la frontière restée française.

« Ils sont là tristes mais indomptables dans leur courage, écrivait un voyageur ; ils étaient 97 au début ; après deux ans et demi, pas un n'a failli.

» Parfois , ils franchissent , sous des déguisements qui les couvrent à tous les yeux, les frontières de France, et ils reparaissent quelques heures, pendant la nuit, au milieu de leurs troupeaux. Ils administrent les malades ; ils entendent quelques confessions, offrent dans le secret d'un grenier ou d'une cave le saint sacrifice et disparaissent aux premières lueurs du jour.

» Dans un village, c'était l'heure de l'office, la foule remplissait la grange, les cierges étaient allumés à l'autel; on chantait, et il y avait au front de chacun comme une joie inaccoutumée. Et cependant l'autel était vide. Tout à coup, deux gendarmes se présentent; ils viennent pour saisir le prêtre qu'on a signalé dans ce village. Ils ne trouvent qu'un peuple recueilli, chantant devant un autel sans sacrificateur. Ils se retirent. La messe se poursuit, et, au son de la cloche, tous se prosternent et prient. Derrière une paroi qui s'appuie à l'autel, le curé est là, caché, disant pour sa paroisse la messe du dimanche, et tous le savent et joignent leurs prières à celles du prêtre.

» Le plus souvent les paroissiens s'en vont, le dimanche matin, un bâton à la main, le vieux livre d'heures sous le bras, à travers la grande route vers la frontière de France. Ils marchent en famille, les enfants en tête, les mères au milieu, les hommes fermant la marche. On cause à mi-voix ; il y a dans cette foule le recueillement naturel qui accompagne l'accomplissement d'un devoir religieux.

» On arrive au village qu'abrite, au delà de la frontière suisse, le drapeau français. On est en France, terre libre, chrétienne, hospitalière. Dans l'église, devenue trop étroite pour ces chrétiens de même race, et naguères de même nation (ce dont leur gouvernement actuel a le tort de les faire trop ressouvenir), le curé proscrit, exilé, monte à l'autel^ où lui fait place son confrère empressé. Il prie, et les chants de ses paroissiens se mêlent aux larmes de l'exil, et quand il parle de son peuple retrouvé, il a des accents qui remuent si fort les cœurs, que des sanglots répondent à ses sanglots. Et quand les pauvres

Page 1