CHAPITRE VINGT-CINQUIÈME
Il y eut des résistances invincibles; il y eut des martyrs. Des Cosaques, envoyés en garnison dans les villages, y vivaient aux dépens des habitants jusqu'à ce qu'ils les eussent complètement ruinés ou convertis. Les gens de Rudno, district de Radzyn, à qui l'on imposait chaque jour une contribution de 850 roubles (2,500 fr.), abandonnèrent aux garnisaires leurs biens et leurs habitations et émigrèrent dans les bois, au mois de janvier 187-4, au cœur de l'hiver; ils ont juré de ne revenir que lorsque la liberté de conscience leur serait rendue. A Chmalowski , plusieurs uniates, dont trois femmes, succombèrent sous le fouet des Cosaques. A Pratulin, (district de Janow), le peuple, rassemblé dans le cimetière, gardait l'entrée de l'église pour la défendre contre les prêtres apostats. Un colonel allemand, du nom de Stein, qui commandait trois compagnies de Cosaques, somma la foule de se disperser et, comme personne ne bougeait , ordonna de charger les armes. A ce commandement , les habitants se mirent à genoux , les mains levées et la poitrine découverte, entonnant des cantiques. Les soldats tirèrent d'abord en l'air. Le peuple s'écria : « Tirez plutôt contre nous! nous sommes prêts à mourir. » Alors, à un nouveau commandement du colonel , neuf hommes , dans la foule , tombèrent foudroyés sur place, et un grand nombre mortellement blessés ; quatre de ces derniers moururent dans les vingt-quatre heures.
Stein, se tournant alors vers les maires des villages voisins, qu'il avait fait venir pour assister à la soumission ou à l'exécution des gens de Pratulin : « Voilà , leur dit-il , comment le czar punit les rebelles ! » Les corps des victimes restèrent exposés au cimetière, et l'on forçait les gens à les venir voir.
A Drylow (district de Radzyn), cinq hommes furent tués le même jour et de la même manière qu'à Pratulin. Mais ces spectacles inhumains donnaient des résultats contraires à ceux qu'on avait espérés. La mère d'un des martyrs de Pratulin, Onuphre Wasyleck, ayant reconnu son cadavre, se mit à pleurer; mais sa belle-fille, veuve du mort, s'approcha et lui dit : « Mère, ne le pleurons point; il n'a pas été puni pour des crimes, mais pour sa foi. Oh! que je voudrais mourir comme lui! » L'enthousiasme était tel que les blessés, afin
de souflPrir plus longtemps, ne voulaient pas avouer leurs blessures. Une jeune fille, qui avait eu une côte broyée, ne laissa voir son mal que lorsque la gangrène commença à s'y mettre. Depuis , il fut défendu de tirer contre le peuple et de le charger à la baïonnette, mais la persécution n'en continua pas moins. Les pauvres gens voulaient porter plainte à Pétersbourg , à Rome même : les passe-ports leur furent toujours refusés. Ils n'obtenaient non plus aucune réponse aux pétitions transmises à l'empereur. Lors du séjour de Sa Majesté à Varsovie, une paysanne travestie en bourgeoise (car on n'admettait pas les paysans), remit la pétition qui demandait la tolérance pour la religion grecque-unie. Pour toute réponse, l'empereur fit insérer dans les journaux la confirmation des ordres préalablement donnés pour l'extinction du rite-uni.
Depuis le mois de mars 1874 jusqu'en septembre de la même année, il y eut quelque répit pour cette malheureuse population. En automne, la persécution recommença de plus belle, surtout dans les districts de Wlodawa, Radzyn, Biala, Janow, Konstantinow. A Losice et Sokolow, on enleva les enfants de force, pour les baptiser et les inscrire ensuite comme scbismatiques. Il ne restait, de la famille de Krawczyki , exilée tout entière, qu'une jeune femme avec un enfant à la mamelle; on voulut la forcer à signer son adhésion au schisme ; elle refusa. On l'emmena en lui disant que si elle s'obstinait, on lui reprendrait son enfant. Cette héroïque mère bénit son enfant , en disant qu'elle le confiait à la Providence , et s'en sépara plutôt que de renier sa foi.
Cependant Pie IX, informé d'une partie de ces cruautés contre lesquelles il ne pouvait rien, conjura, par une lettre, l'archevêque grec-uni de Lemberg, W Sembratovicz , de faire parvenir aux confesseurs de la foi tous les secours, spirituels ou autres, qui seraient en son pouvoir. Il déclarait en même temps, par la bulle Omnem sollicitudinem du 13 mai 1874, que les liturgies particulières des églises orientales, et spécialement celle des grecs-unis fixée par le concile de Zamosc en 1720, ont toujours été tenues en haute estime par le Saint-Siège et doivent être intégralement conservées.
A la nouvelle qu'une bulle qui les concernait était arrivée de