CHAPITRE VINGT-CINQUIÈME
Rome, les pauvres paysans riithènes députèrent secrètement à Lemberg pour se la procurer. Leurs envoyés s'introduisaient en Galicie sans passe-ports, au risque de l'exil en Sibérie. On se réunissait ensuite par groupes dans les endroits écartés, et celui qui savait lire lisait la bulle à ses compagnons ; on la regardait comme une relique.
Voyant que la bulle était connue dans le peuple, les Russes , avec la mauvaise foi habituelle du schisme, s'efforcèrent de la dénaturer, et de faire croire au peuple et au clergé, très-souvent aussi ignorants l'un que l'autre, faute de séminaires et de liberté, que le Pape venait de bouleverser le rite grec-uni, que désormais on ne pourrait plus y célébrer la messe de saint Jean-Ghrysostome et celle de saint Basile, que le mariage des prêtres séculiers cesserait d'y être toléré aussi bien que la langue slavonne.
La population, traquée, épuisée, abandonnée, consent, dans beaucoup d'endroits , à signer la promesse qu'elle se tiendra tranquille. Dans d'autres , et cela très-généralement , on les force à signer la pétition de passer au schisme. La plupart du temps ces malheureux, ne sachant ni lire ni écrire, ignorent absolument la nature de l'acte qu'on leur fait signer, et l'on annonce ensuite à grand fracas dans toute l'Europe les nouvelles conquêtes de l'orthodoxie russe. Le gouverneur ayant eu l'audace de prétendre que cinquante paroisses, indignées d'être confondues avec les latins dans la lettre de Pie IX à l'évêque de Lemberg, demandaient la grâce d'être admises dans l'église russe, le 24 janvier 1875 on fît venir trois individus de chaque village, le maire et les deux adjoints, à Biala, soi-disant comme représentants des communes voulant passer au schisme. L'archimandrite de Varsovie arriva pour célébrer l'office en présence de ces malheureux, amenés de force pour la cérémonie. Au moment de la distribution des images qu'on a l'habitude de placer dans le coin des habitations de^ schismatiques, les paysans reculèrent vers la porte pour ne pas les recevoir. Alors le chef militaire appela les Cosaques, ce qui intimida les pauvres victimes au point de leur faire accepter les images. Quelques jours après, Alexandre II reçut à Saint-Pétersbourg une députation sem-
blable , lui fît les honneurs de son palais , et télégraphia au monde eiitier la joie de son cœur paternel.
Il fallait maintenant procéder à un acte public. Au mois de mai 1875, on célébra dans la cathédrale de Ghelm le retour au schisme de 30,000 diocésains qui avaient plus ou moins signé, et l'on annonça qu'il ne restait guère que 30,000 hommes qui eussent formellement refusé leur adhésion. On fit une cérémonie semblable à Varsovie, et l'on proclama que le diocèse de Ghelm était enfin , sur sa demande, réintégré dans la foi de l'église orthodoxe russe. Alexandre II confia à l'archevêque schismatique de Varsovie ce nouveau diocèse, en lui donnant pour coadjuteur, avec le titre d'évêque de Lublin , le trop fameux Popiel. C'est ainsi que disparaît en Russie l'Eglise grecque-unie, cent ans après que les souverains de la Russie ont signé et juré les traités qui garantissent aux Grecs-unis le libre exercice de leur foi.
La fraude et la violence continuent , à l'heure où nous écrivons , contre ceux qui résistent encore. Les habitants des petites villes et des campagnes restent sans aucune assistance rehgieuse; les éghses occupées parles prêtres schismatiques sont toujours vides. Le gouvernement se soucie peu si on se passe du sacrement de mariage ou si on enterre civilement les morts ; mais quand il y a une naissance, le chef de la commune {woyl), qui est ordinairement un sousofficier de l'armée moscovite, se présente avec l'assistance de la police territoriale, enlève l'enfant, le porte chez un pope, le fait baptiser, lui servant de parrain, l'inscrit comme orthodoxe, le rapporte à la maison, et le tour est joué. Aucun membre de la famille n'assiste à cette triste cérémonie.
Un ukase a enjoint à tous les employés du gouvernement, sous peine de révocation, (( d'embrasser volontairement la religion de l'Etat; » un rescrit du général Kotzebue, gouverneur général de Varsovie, en date du 25 octobre 1875, est venu interdire en outre à tout prêtre catholique latin, sous quelque prétexte que ce soit, de baptiser les enfants issus des mariages de catholiques latins et d'anciens catholiques grecs-unis. Et il s'est trouvé, en l'absence de l'archevêque de Varsovie, M^"" Felinski, exilé pour la foi depuis plus