CHAPITRE VINGT-SIXIÈME. 49b
lui et se rendait au congrès, lorsqu'il fut frappé par des sicaires étrangers qui (ils l'ont déclaré depuis) n'avaient contre lui aucun grief personnel. « Je meurs, dit-il en tombant, mais Dieu ne meurt pas ! Perd Bios no se muere ! » Et il expira. C'était Dieu, en effet, que les sociétés secrètes avaient voulu frapper en lui.
Quoiqu'il eût eu le tort de ne prendre aucune précaution, il s'y était depuis longtemps attendu. Il était toujours prêt; le matin même il avait reçu la communion, et, quelques minutes avant d'être assassiné, passant devant une église ouverte pour un enterrement, il n'avait pu résister à l'attrait de l'auguste sacrement de l'autel ; il était entré, et, agenouillé dans la foule, il s'était remis, une fois de plus, entre les mains de Dieu.
Pie IX pleura D. Garcia Moreno, comme il avait pleuré le comte Rossi, vingt-sept années auparavant. Il loua le Président de l'Equateur, dans plusieurs de ses allocutions, comme le champion de la véritable civilisation et son martyr. Il lui fît faire des obsèques solennelles dans une des basiliques de Rome, dont il dispose encore, et décida que son buste serait placé dans une des galeries du Vatican.
Moreno n'était point de son époque ; c'était un politique en retard de six siècles et qui eût dû naître avec saint Louis. Mais s'il était en retard, il était en avance aussi ; il anticipait de plusieurs siècles sur l'avenir; car à moins que le monde ne touche à sa fin, le chaos politique et social contemporain ne saurait demeurer longtemps la règle de l'humanité. Moreno eut la clairvoyance de démêler d'avec les mirages trompeurs, au milieu de l'orage, le phare du salut, et il eut le courage de ne suivre plus que lui. L'histoire placera Moreno non-seulement parmi les héros et les sages, mais parmi les initiateurs. Vainement la révolution l'arrêta au milieu de son œuvre; celle-ci était assez avancée pour qu'il en reste autre chose qu'une vaine tentative : il en restera un exemple. L'Equateur est désormais un peuple type. Il a eu l'impérissable honneur de nous donner comme l'ombre du règne de Dieu sur la terre, en plein xix'' siècle, au temps des Victor-Emmanuel et des Guillaume P'' (1).
(1) Don Garcia Moreno trouvera sans doute un historien digne de lui ; mais, en attendant, nous voulons esquisser à grands traits son admirable carrière. Faire
Aux Etats-Unis de l'Amérique du Nord et dans la nouvelle Confédération canadienne {Dominion of Canada), ainsi que dans les autres colonies anglaises, nous trouvons le libéralisme véritable.
connaître celui qui, le premier, appliqua franchement les doctrines du Syllabus, c'est compléter l'histoire de celui qui les promulgua.
Gabriel Garcia Moreno naquit à Guayaquil, au mois de mars 1821, de nobles et pieux parents, mais assez peu favorisés des biens de la fortune. Ce fut sur les genoux de sa mère qu'il reçut les premières semences de la foi catholique ; et ces semences tombant dans une terre vierge et naturellement fertile, fructifièrent de telle sorte que ni les agitations , ni les malheurs, ni les splendeurs de sa vie ne purent les arracher un instant de son cœur. Doué d'une intelligence précoce , le jeune Garcia dut quitter de bonne heure le toit paternel pour aller étudier à Quito. Ses parents ne pouvant l'y suivre, le confièrent à un vénérable religieux de la Merci , qui ne ménagea rien pour en faire un chrétien et un savant. Ses efforts furent couronnés de succès : Garcia fut toujours à la tête de ses condisciples, aussi bien au collège de Saint-Ferdinand que plus tard à l'Université de Quito, d'où il sortit à dix-neuf ans docteur ès-sciences et ingénieur. Mais il ne se contenta pas d'étudier les mathématiques. Il fit son droit avec un égal succès, et devint en même temps très-versé dans la médecine, la littérature et les sciences sacrées. Pour approfondir toutes ces diverses connaissances, il vint à Paris, et y suivit très-assidûment les cours des grands maîtres en physique, chimie, histoire naturelle et astronomie. L'éloquence entraînante du P. Lacordaire acheva d'en faire un parfait chrétien.
Cependant les affaires de sa famille et les malheurs de sa patrie l'obligèrent bientôt à abandonner ses chères études et ses illustres amis. A un ardent amour de la science se joignait chez lui l'amour plus ardent de son pays, dont la triste situation le préoccupait vivement. Il revint donc à l'Equateur pour se lancer dans l'arène politique et combattre l'anarchie.
Avant son départ pour l'Europe , il avait hautement désapprouvé le gouvernement du général Florès ; mais l'heure de la lutte n'avait pas encore sonné. A son retour, la situation s'était tellement aggravée qu'il jugea qu'aucun homme de cœur ne pouvait y demeurer indifférent. Le général Urbina avait accaparé la présidence , en s'appuyant sur un parti dont il avait toujours réprouvé les idées avancées ; aussi son gouvci'nement était-il encore plus mauvais que celui de son prédécesseur. Ce fut alors que, plein de confiance dans l'avenir et la sainteté de sa cause , Garcia Moreno prit la direction de la presse. Il débuta glorieusement, en 1852, par une défense éloquente des jésuites chassés de l'Equateur en cette même année. Sa prodigieuse activité lui permettait en même temps de professer la physique et la chimie à l'Université de Quito, dont il fut bientôt nommé recteur.
Sur ces entrefaites , le général Urbina considérant Garcia comme un adversaire de plus en plus sérieux , et offusqué de sa réputation croissante aussi bien que de sa probité à toute épreuve, le fit exiler , sous prétexte de ses violences dans la presse. Protestant devant Dieu et sa patrie contre l'injustice dont il était l'objet, Garcia quitta pour la seconde fois les rives équatorieunes.
En 1861 , ses concitoyens , admirateurs de ses vertus et de ses services,