CHAPITRE VINGT-SIXIÈME
Là, du moins, si la vérité n'a aucun droit de plus que l'erreur, tous les droits que possède l'erreur sont assurés à la vérité. L'Eglise a profité largement de cette égalité de protection. Elle y a fait voir
■ firent preuve de haute équité en l'appelant à les gouverner pour une période de quatre ans.
Ce fut alors que le Pérou et la Nouvelle-Grenade déclarèrent la guerre à l'Equateur et fournirent ainsi à Garcia Moreno l'occasion de se montrer général habile sur terre et véritable Jean-Bart sur mer. L'escadre ennemie , composée de cinq navires, bloqua Guayaquil. Trompant la vigilance des assiégeants, le jeune président monta de nuit avec 300 hommes et trois canons sur un paquebot anglais qui venait de faire son entrée en rade; et, le lendemain, au point du jour, il se précipita à toute vapeur sur les vaisseaux étrangers , qui n'eurent même pas le temps de lever l'ancre. Deux navires furent coulés ; les autres amenèrent pavillon, se rendant à la discrétion du vainqueur.
En 1865, il eut pour successeur Jéronimo Carrion, nommé également pour quatre ans. Garcia continua à servir son pays avec le même dévouement et fut un des plus ardents promoteurs de l'alliance des quatre républiques du Pacifique contre l'invasion espagnole.
En 1869 , il fut réélu pour six ans. Ce fut pour l'Equateur une ère glorieuse de paix et de progrès tant dans l'ordre matériel qu'au point de vue religieux, intellectuel et moral. En effet, à son avènement, c'est à peine si les recettes du Trésor atteignaient quatre millions de francs. Il révisa avec soin les lois douanières, contrôla les administrateurs de la fortune publique mieux qu'il n'eût surveillé ceux de la sienne propre et porta peu à peu les revenus de l'Etat à quinze millions. Non-seulement il remboursa, comme nous l'avons dit, la dette nationale, mais il construisit 4 4 kilomètres de chemin de fer, 300 kilomètres de route carossable et 400 kilomètres de sentiers très-praticables pour les cavaliers et les piétons : œuvre gigantesque tant à cause de la rareté des centres de population que de la nature d'un terrain montagneux. N'aurait-il fait que cela, qu'il aurait droit à l'éternelle reconnaissance de ses concitoyens. Mais ce qu'il poursuivit surtout, ce fut la régénération morale.
De 1861 à 1875, il ouvrit sur le territoire de son petit Etat 93 écoles pour les enfants du peuple, qui les fréquentèrent au nombre de 32,000. Jusqu'à cette réorganisation de l'instruction publique, les quelques écoles de l'Equateur avaient été laïques et universitaires. Mais épris d'admiration pour les Frères de la Doctrine chrétienne qu'il avait vus à l'œuvre à Paris , et qui réunissent si bien toutes les qualités du maître, il n'hésita pas à leur confier toutes les écoles. Et malgré de nombreux obstacles, tels que l'insouciance des parents, l'indolence des enfants , la dissémination des populations rurales , en quatre ans l'instruction primaire fut mise sur un pied qui ne laisse rien à envier aux nations européennes."
L'instruction secondaire et supérieure fut également l'objet de sa sollicitude. La fondation du collège Saint-Gabriel, auquel la nation donna par reconnaissance le nom de l'illustre président , l'institution de l'Ecole polytechnique , de l'Université et d'un Observatoire astronomique, l'un des plus importants du monde, la création d'un Conservatoire de musique et de différents musées
que, si elle a droit à davantage, une chose lui suffit, à la rigueur, poarvu qu'elle lui soit donnée sincèrement : la liberté. Nulle part peut-être le souverain Pontificat de Pie TX n'a été
furent la part qu'il fit à la science et aux beaux-arts. La charité le trouva peutêtre encore plus généreux. Hôpitaux , prisons , asiles , orphelinats, ouvroirs dirigés par les Filles de la charité : tels sont ses titres à la gratitude des ruembres souffrants de Jésus-Christ.
Il était si ménager des deniers publics que, lorsqu'il s'absentait pour affaires de famille ou raison de santé, il voulait que sa dotation présidentielle fût diminuée en proportion de la durée de son congé ; il vivait dans sa propre maison , sans prendre la moindre mesure de sûreté , bien qu'une fois déjà on eût tenté de l'assassiner; dans tous les cas où l'ordre fut menacé, il se chargea personnellement de le défendre. Outre le fameux exemple qu'il donna à l'occar sion du soulèvement des marins, en présence d'un bon nombre d'officiers de la marine espagnole, nous rapportons un fait qui peint au vif son caractère.
Dans un établissement de correction qu'il fonda dans l'intérieur de la république, à 150 lieues de la capitale, il réunit des galériens et quelques femmes de mauvaise vie. Malgré l'état de prospérité qu'obtint en peu de temps cette véritable colonie, grâce à la bonne direction qu'il lui imprima, une révolte y éclata. Au lieu d'y envoyer des soldats pour ramener les révoltés à l'obéissance, il se rendit lui-même, avec un seul adjudant, à la recherche des mutinés. Aussitôt que ceux-ci connurent l'arrivée du président , ils se portèrent vers la maison qu'il habitait, dans le dessein de le tuer. Dès que leurs cris lui annoncèrent leur présence, Moreno s'avança sur un balcon et leur dit : « Si vous voulez m'assassiner, parce que je vous ai sauvés de la corruption et de la misère, entrez et frappez. » Cette foule furieuse demeura saisie devant ce trait d'héroïsme, et éclata en acclamations et en vivats enthousiastes pour le président.
Deux jours après il rentra à Quito, ayant appliqué le remède convenable et ordonné d'importantes améliorations dans la colonie, aujourd'hui modèle de moralité, quoique les familles se soient formées d'éléments bien corrompus.
Le décret suivant, rendu en mémoire de ce grand homme, nous est un gage de la résolution de ses .compatriote^ de persévérer dans la voie féconde où il les a lancés : ^
« Le Sénat et la Chambre des députés de la République de l'Equateur réunis en congrès,
» Considérant — que Son Excellence le docteur Garcia Moreno , par son intelligence distinguée, sa vaste science et ses nobles vertus , a occupé le premier rang parmi les plus illustres fils de l'Equateur; — qu'il a consacré sa vie et les rares et hautes facultés de son esprit et de son cœur à la régénération et à la grandeur de la République, en établissant les institutions sociales sur la solide base des principes catholiques ; — qu'il a aimé la religion et la patrie jusqu'à souffrir pour elles le martyre ; — qu'il a comblé la nation d'immenses et impérissables bienfaits matériels et religieux ;
» Décrètent : Art. l^r. — L'EquaLeur, par l'intermédiaire de ses législateurs, glorifie le nom de don Gabriel Garcia Moreno des titres d'illustre régénérateur de la patrie et de martyr de la civilisation catholique ; — Art. 2. Pour la conser-